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17 octobre 2016. Des femmes de la famille du chibani dont le portrait a été réalisé par l'artiste Vince, à Malakoff, sont venues lui rendre hommage.

Creative Commons Licence Ema Drouin

À Marseille, l’AMPIL (Action méditerranéenne pour l'insertion sociale par le logement) est une sorte d’agence immobilière solidaire, cherchant coûte que coûte à loger décemment les personnes vulnérables. Elle s’occupe tout particulièrement des « vieux » travailleurs immigrés, que l’on nomme les chibanis.

Les chibanis, « cheveux gris » en arabe, ce sont ces travailleurs immigrés, aujourd’hui à la retraite, qui, à partir des années 1950, sont venus d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, du Mali, du Sénégal, etc. « Enrôlés » par les grands groupes français de l’époque coloniale, ils ont travaillé à l’usine, bâti des routes, des écoles, des immeubles. Ils sont venus reconstruire la France d’après guerre.

Bande annonce du documentaire « Perdus entre deux rives, les Chibanis oubliés », de Rachid Oujdi (2014).

 

Ils sont près de 5 000 à Marseille, majoritairement installés près du Vieux-Port, en plein quartier Belsunce, véritable sas d’immigration : on y parle couramment arabe et wolof, on y mange pour 3 euros, on y trouve des hôtels meublés, insalubres mais peu chers.

L’AMPIL (Action méditerranéenne pour l'insertion sociale par le logement) s’y est implantée et, en partenariat avec la Fondation Abbé Pierre, se bat pour un droit au logement pour tous. L’association achète et réhabilite des immeubles, avant de les mettre en location. Elle a ainsi sorti 400 à 500 chibanis des griffes des marchands de sommeil.

Le « mandat », seule raison de vivre des travailleurs immigrés

Certains d’entre eux sont, cependant, retournés en hébergement d’urgence, refusant de payer un loyer qui viendrait réduire la somme d’argent qu’ils envoient à leur famille. « Pour ceux-là, sortir de la logique du mandat, ce serait leur demander de nier toute leur vie, de rompre le seul lien qui leur reste avec leur pays d’origine. C’est le meilleur moyen de les tuer », explique Kader Atia, le directeur de l’AMPIL. Avoir été réduit à une fonction de « mandat », c’est sans doute là que réside le nœud du problème pour ces hommes, dont le sacrifice semble pourtant oublié de part et d’autre de la Méditerranée. « Les chibanis ont été envoyés en France pour rapatrier de l’argent, puisque la décolonisation n’a rien laissé. Ils sont devenus des “mandats”, ils ne retournent plus voir leur famille. Je les pousse à y aller, mais c’est très difficile parce qu’ils n’ont pas vu leurs enfants grandir, parce qu’ils n’ont presque rien vécu avec leur femme. Ils ont chacun évolué de leur côté de la Méditerranée. »

Aujourd’hui, ces « anciens » sont physiquement et moralement usés par toutes leurs années de travaux pénibles et d’isolement. Voilà pourquoi ils ont plus que jamais besoin d’un suivi médical, qu’ils ne trouveront pas s’ils rentrent dans leur pays d’origine, soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens, soit parce que leur famille vit en milieu rural, et qu’elle est trop éloignée des hôpitaux. « Ces personnes vivent une grave désocialisation. Le seul amour qu’ils ont, le seul amour physique, ce sont les prostituées, qui sont elles-mêmes des chibanias, des femmes répudiées d’Algérie après la guerre d’indépendance, dont la situation est encore plus dramatique. On les appelle les marcheuses », raconte Kader Atia.

Le syndrome de la double absence

Les situations familiales des chibanis sont souvent inextricables : « Une fois, j’ai accompagné l’un d’entre eux, poursuit le directeur de l’AMPIL. Les gens de son village nous ont envoyés voir l’imam du quartier, qui nous a expliqué que sa femme s’était remariée et qu’il ne pouvait pas aller la voir. Cela faisait trente ans qu’il envoyait de l’argent à une femme qui n’était plus sa femme… On l’a oublié et il s’est oublié. Il y a des centaines de cas comme ça. »

C’est ce que le sociologue Malek Sayad désigne comme la double absence : absent là-bas, absent ici. Dans les rues de Belsunce, ils ressemblent à des fantômes, des invisibles. En proie à des maladies psychosomatiques (psoriasis, exémas, ulcère, etc.), ils vieillissent et meurent en silence. Kader Atia tente bien de mettre la pression sur les consulats de leur pays d’origine, leur rappelant ce que ces travailleurs ont fait pour leur pays, réclamant pour eux des billets d’avion gratuits ou des guichets prioritaires pour leur éviter des heures d’attente… Las, l’indifférence gagne.

Cafétéria sociale et bagagerie médicale

Kader Atia a commencé très tôt à s’intéresser aux vieux migrants. Bénévole au Centre Social de Belsunce, il remarque ces personnes âgées très désocialisées avec qui le contact est difficile. Il cherche alors, avec quelques autres bénévoles, à établir progressivement une relation de confiance avec eux : lui et ses « collègues » s’installent dans les cafés environnants avec une machine à écrire et s’improvisent écrivains publics. Ils s’invitent dans les chambres d’hôtels des chibanis avec une télé et un magnétoscope, et leur passent par exemple des films en arabe. Au bout d’un an, ils montent une permanence pour les chibanis au centre social de Belsunce, puis, suite à une discussion avec un médecin qui avait constaté des cas de malnutrition graves, ils ouvrent une cafétéria sociale afin de leur distribuer gratuitement un petit déjeuner consistant. Malheureusement, le centre social a fermé.

Quelques années plus tard, l’AMPIL, après avoir réalisé une enquête sur les hôtels meublés à Marseille, s’intéresse de nouveau à cette population de vieux travailleurs immigrés, qui occupent la grande majorité de ces logements insalubres. Le bureau de l’association fait appel à Kader Atia, et lui demande de monter un dispositif proche de celui qui existait au Centre Social Belsunce. Il crée ainsi l’espace méditerranéen pour les personnes âgées avec trois objectifs : l’accès au droit, le suivi médical et la construction de liens sociaux. Dans cet espace, un petit déjeuner est servi chaque matin gratuitement, des juristes font des permanences, et une bagagerie médicale stocke les médicaments de chacun (injection, cachets, etc.), sous la responsabilité d’un infirmier. Entre 100 et 200 chibanis viennent ainsi quotidiennement à l’AMPIL.

La situation alarmante des chibanis en France

Selon un rapport d’information parlementaire, conduit par le député des Hauts-de-Seine Alexis Bachelay, en 2013 les chibanis de plus de 65 ans résidant en France étaient au nombre de 229 000, femmes et hommes. Leur pension de retraite va, pour la majorité d’entre eux, de 65 à 500 euros par mois. Ces faibles montants s’expliquent par la prédominance du travail non déclaré dans les secteurs de la construction ou de l’aide à la personne, ainsi que par la crise économique et le déclin industriel que la France a connus à partir des années 1980.

A la fin des années 2000, l’action coordonnée d’associations d’aide aux travailleurs immigrés maghrébins a réussi à obtenir qu’il leur soit versé l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA). Elle était auparavant réservée aux personnes de nationalité française. Ce minimum vieillesse, que les chibanis appellent « le supplément », permet de compléter leurs revenus à hauteur de 800 euros environ par mois. En revanche, cette aide ne peut être perçue que s’ils résident légalement en France plus de six mois et un jour par an, une règle qui s’applique également pour les aides aux logements. Les pensions de retraite, elles, ne sont pas liées au pays de résidence, mais uniquement aux cotisations payées pendant la vie professionnelle. Mais souci : suite à l’acquisition de ce droit, beaucoup de chibanis ont été la cible de contrôles administratifs répétés, parfois très peu « compréhensifs » vis-à-vis de leur situation réelle. Certains se sont même retrouvés à devoir rembourser jusque 10 000 ou 15 000 euros aux caisses de retraite pour être restés une semaine de trop dans leur pays d’origine.

Aider les chibanis ? On leur doit bien ça…

Les associations comme l’AMPIL à Marseille, l’association Les Chibanis à Nice, le Café Social Belleville à Paris ou encore le GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés) défendent le fait que le minimum vieillesse leur soit versé sans condition de résidence principale en France. Le rapport parlementaire a appuyé cette demande, mais pour l’heure, rien n’a bougé. Les associations dénoncent la politique d’immigration de l’époque et réclament que la France l’assume : « On est allé les chercher, on les a séparés de leur famille. Ils se sont ruinés la santé au travail, alors aujourd’hui, on leur doit bien ça, on peut bien leur donner ce supplément », plaide Zineb Doulfikar, fondatrice de l’association Les Chibanis à Nice.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Créée en 1991, l’AMPIL compte aujourd’hui 34 salariés.
Elle a permis à plus de 400 chibanis d’obtenir un logement décent.
Chaque jour, l’association accueille 100 à 200 chibanis dans sa cafétéria sociale.