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Anita accueille les enfants dans la salle modulaire de Bondy. Elle fait partie de l’équipe d’éducatrices de la crèche itinérante Soli’mômes.

Creative Commons Licence Patrice Dalmagne

Depuis 2013, dans le département de la Seine-Saint-Denis, les crèches mobiles Soli’mômes œuvrent au développement social urbain, en libérant du temps aux familles en situation de précarité dans les quartiers excentrés. À Montreuil et à Bondy, elles accueillent les tout-petits dans une salle réhabilitée par la municipalité, avec le soutien logistique d’un Bébé-car équipé en matériel de puériculture, stationné à proximité.

Devant l’entrée du modulaire en bois, sur la dalle qui sépare les immeubles du quartier de la Sablière, à Bondy, deux mamans guettent l’arrivée de Joaquina, l’auxiliaire de puériculture, qui vient ouvrir la salle. Deux jours par semaine, la structure sert de crèche pour une quinzaine de familles de la cité. Doté d’un espace de jeux extérieur, le local de 60 mètres carrés a été construit par le bailleur social de la résidence d’implantation, en annexe du centre social qui était trop exigu pour recevoir la crèche itinérante. Meublé sans coin cuisine ni table à langer, il ne pourrait fonctionner sans l’appui du véhicule, qui se positionne devant sa porte, de 8h à 19h. Un petit camion bariolé, aux couleurs de la Scop Soli’Mômes, dont l’intérieur a été entièrement aménagé pour accueillir les jeunes enfants.

Le bon sens commun

À l’origine du projet Soli’mômes, l’initiative E2S est née d’une réalité : en manque de financements, la plupart des villes ont de plus en plus de mal à gérer la petite enfance, placée autrefois au cœur des missions de service public. Dix ans après la libéralisation de l’accueil en crèche en 2005, les collectivités ne créent plus que 29 % des places, tandis que les entreprises privées en assument plus de la moitié (52,9 %), se réservant parfois le droit de choisir les familles. De fait, les nouvelles implantations, des micro-crèches d’une dizaine de places, se limitent le plus souvent au centre ville au détriment des quartiers prioritaires. Les mères de ces quartiers populaires excentrés, qui sont au RSA, en recherche d’emploi ou d’insertion, n’ont aucun moyen de garde de jeunes enfants à disposition, sauf là où subsistent encore des crèches départementales.

Pour remédier à cette situation, E2S, une Scop petite enfance développée par deux travailleurs sociaux de la Seine-Saint-Denis, a noué des partenariats avec deux villes du département. Sur le modèle des Bébés-bus, qui sillonnent les petits villages de montagne des Alpes-Maritimes ou des Hautes-Pyrénées pour accueillir les mamans afin de leur libérer du temps, la première crèche itinérante a ouvert à Montreuil en 2013, la seconde à Bondy l’année suivante.

Stationné à proximité d’une salle remise aux normes de sécurité et d’accessibilité par les municipalités de ces deux communes, le Bébé-car Soli’mômes fonctionne comme support logistique. Équipé d’un coin change, de petites toilettes et d’un coin cuisine, il permet d’accueillir les enfants pour les activités. L’équipe de cette crèche itinérante, constituée de cinq professionnels petite enfance et d’une directrice, reçoit jusqu’à 15 familles deux jours par semaine. Si la marche est une condition obligatoire pour bénéficier du service Soli’mômes, priorité est accordée aux enfants qui vont entrer à l’école maternelle, car c’est un moment clé pour la socialisation, le développement du langage et l’autonomie. Café des parents et fêtes de quartier complètent le travail des équipes, afin de renforcer les liens et l’esprit d’une communauté.

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Le Bébé-car Soli’mômes, stationné devant une salle modulaire en bois dans le quartier de la Sablière à Bondy (93).

Creative Commons Licence Patrice Dalmagne

Un nécessaire complément familial

« Ces familles nous sont orientées dans le cadre de commissions spécifiques, d'attribution des places et de suivi des familles, explique Valérie Malhouitre, gérante et co-fondatrice d’E2S. Nous sommes au service des acteurs des territoires, et ce sont eux qui proposent une place aux personnes. » Ces partenaires, ce sont le service RSA, la mission locale d’insertion sociale et professionnelle, le centre social, les services de la protection maternelle infantile (PMI) et le relai petite enfance de la ville, qui identifient les familles et connaissent leurs besoins. Les orientations sont diverses, qu’il s’agisse d’une démarche socio-professionnelle urgente ou d’une problématique de logement, qui fait qu'une maman, qui vient d'avoir un bébé et qui se trouve en plus grande difficulté, a simplement besoin de souffler ; ou tout simplement d’un enfant à qui ça ferait du bien d’être en collectif.

Comme dans une crèche classique, dont le tarif horaire varie de 0,52 centimes à 2,50 euros, les places sont payantes. « Nous travaillons sur des crèches solidaires dans le sens qu'au moins la moitié des 10 places occupées concernent les familles qui sont dans un besoin de temps partiel, poursuit Valérie Malhouitre, C’est un axe de développement et de réflexion que nous menons avec la CAF et le département de la Seine-Saint-Denis, pour libérer du foncier et permettre aux familles de cumuler les aides – celles de la CAF, les aides du département pour les allocataires du RSA, les aides de Pôle Emploi si on enclenche une formation –, tout en les accompagnant dans la prise en charge des modes de garde. » À Montreuil, l’ouverture de la crèche itinérante a ainsi permis au centre social et à la ville de développer dans cette même salle, les jours où E2S n’est pas présente, un lieu d’accueil enfants parents (LEP), comprenant d’autres activités dédiées à la petite enfance ainsi qu’un lieu de réunion du relai d’assistantes maternelles (RAM).

Projets d’extensions dans le département

En parallèle au multi-accueil itinérant des jeunes enfants, E2S a créé un réseau de garderies éphémères gratuites d’une à deux demi-journées par semaine, supportées par six véhicules, et qui s’étend aujourd’hui sur dix-huit lieux de la région parisienne. En proposant aux communes d’aménager une salle polyvalente, la Scop entend faciliter les démarches des parents sans solution de garde ou leur participation à un atelier linguistique, un spectacle ou un événement, comme MC 93, Editathon ou Solidays. Chaque garderie est placée sous la responsabilité d’une éducatrice de jeunes enfants et d’une jeune titulaire du CAP petite enfance, embauchée en emploi d’avenir sur trois ans pour passer le concours d’auxiliaire de puériculture. Par ce biais, E2S participe à l’accompagnement et à la formation des jeunes, souvent non préparés aux problématiques des quartiers dits « difficiles » : interculturalité, pauvreté et incivilité.

Réduire la fracture sociale et territoriale reste l’objectif premier d’E2S, qui propose également aux municipalités de créer des multi-accueils solidaires et modulables dans une salle en dur, cinq jours par semaine, pour répondre aux besoins ponctuels et inopinés des habitants, tout en tenant compte des spécificités de chaque parcours et de leur situation familiale. Les nouveaux projets font eux aussi l’objet d’un long travail, en amont, d’ingénierie et d’expertise offert par la Scop : « Nous préparons le projet. Il faut que ça ait du sens car chaque territoire est vraiment spécifique » souligne Valérie Malhouitre. « Nous sommes sur une démarche de coconstruction. Nous commençons par organiser des groupes de travail pour déterminer, en fonction de l’histoire du territoire, quels sont ses besoins, quels sont les partenaires qui orientent ou pas, si le centre social souhaite garder ou non les 12 places pour seulement ses usagers, et si l’on travaille plus particulièrement ou non avec la PMI. Lorsque la ville souhaite poursuivre, nous partons pour six mois de comités de pilotage et de réunions avec les partenaires institutionnels et administratifs. » En lien avec les acteurs du quartier, E2S s’occupe du montage des dossiers de financements, de la recherche de locaux et de l’achat de matériel, de l’obtention des autorisations et de l’agrément des services de la PMI. La Scop se charge, enfin, du recrutement du personnel et, avant le démarrage, de la communication auprès des familles.

Un modèle de crèche adaptée aux besoins

Murement réfléchi, le choix du modèle économique de la Scop (un associé/une voix) s’inscrit dans cette volonté de participation de tous aux prises de décision. « Pour nous, la Scop est bien plus démocratique, en termes de gouvernance, que les associations. Les salariés sont au cœur du projet. Tous ont pour vocation de devenir associés de la coopérative, insiste Valérie Malhouitre. C'est aussi le modèle qui nous permet une hybridation des ressources, d'avoir à la fois des prestations et une activité économique, et de recevoir des subventions, tout en restant ancré dans l’économique sociale et solidaire ». Forte de ses 20 salariés, dont la moitié sont associés, E2S fait désormais partie du réseau de crèches coopératives Coop Petite Enfance, une société coopérative et participative (SCIC) qui réunit les Scop petite enfance au niveau national. Leur but : être reconnues comme interlocutrices au même titre que la Fédération française des entreprises de crèche (FFEC) en qui concerne les crèches d’entreprise ou que l’Association des collectifs enfants parents professionnels (ACEPP) pour les crèches parentales.

Soli’mômes a obtenu en 2017 le label crèche à vocation d’insertion professionnelle (VIP), un premier pas vers l’émancipation des familles en situation de précarité, dont le lever des freins à l’emploi passe souvent par des accueils irréguliers ou à temps partiel. Réponse concrète à un besoin local, ce mode de garde alternatif au cœur des cités se définit comme un outil complémentaire destiné aux acteurs locaux de l’insertion. De fait, l’action de coopératives au statut privé non lucratif comme E2S permet aux communes de déléguer la gestion de crèches existantes, autrefois assurée par les collectivités, tout en évitant une totale marchandisation du secteur qui laisserait sur le bord de la route les populations les plus démunies.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Depuis 2012, Soli’mômes accueille 70 familles par an à Montreuil et à Bondy en Seine-Saint-Denis.