À Abidjan, des artistes font grandir leur quartier

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Mercredi 26 avril 2017 à Anoumabo en Côte d’Ivoire, des enfants s’amusent dans le cadre d’une journée qui leur est dédiée au sein d’un grand festival de musique : le FEMUA.

Creative Commons Licence Vladimir Cagnolari

En dix ans, le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA) est devenu une référence : dans ce quartier déshérité d’Abidjan viennent jouer les stars du continent. Une grande réussite qui s’accompagne de tout un programme pédagogique mené par les fondateurs du festival : les musiciens du groupe vedette Magic System, qui sont originaires du quartier.

Dans les rues d’Anoumabo en cette fin avril 2017, des enfants se pressent par centaines pour participer aux animations du FEMUA Kids, partie du festival dédiée aux enfants. Ici un concert ; là, un concours de danse… Il y a même un bibliobus avec 3 500 livres ! Certains s’arrêtent aux ateliers de travaux manuels, qui initient par exemple les enfants à construire des sculptures ou des fresques en utilisant des matériaux de récupération. Tout ce petit monde (600 pour les ateliers, 2500 de plus pour le concert) finit par bondir sur l’immense toboggan gonflable qui, comme prévu, fait l’unanimité. Dans les villes africaines, rares sont les lieux et les moments entièrement destinés aux enfants. Plus rares encore sont ceux où l’on tente de les familiariser à la culture, mais aussi à des notions telle que le goût de la lecture, le recyclage, ou encore le vaste patrimoine d’histoires que les conteurs, comme autrefois les adultes au village, distillent auprès des plus jeunes.

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L’un des ateliers du FEMUA Kids, partie et journée dédiée aux enfants du festival : de l’art et de la manière de récupérer des capsules de bouteilles pour créer.

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L’esprit d’un village cosmopolite

Anoumabo, c’était un village. Un village que la mégapole ivoirienne, Abidjan (4,7 millions d’habitants), a peu à peu avalé. Au bord de la lagune, autour de laquelle la ville s’est construite, le quartier se distingue par ses rues de sable, ses grands arbres et la densité de sa population. Plus de 70 000 âmes habitent ce quartier de la commune de Marcory. Souvent dans des maisons de planches, parfois dans des « entrer-coucher » (des habitations d’une seule pièce). C’est là, dans ce quartier modeste et bien souvent précaire, que depuis plusieurs décennies s’installent les immigrés venus de toute l’Afrique de l’Ouest, attirés par le bourdonnement permanent de l’activité de la capitale économique ivoirienne. Autant dire que l’endroit est cosmopolite, ceux qui viennent d’ailleurs dépassant largement le nombre des Ebrié, les « autochtones » qui vivaient là avant qu’Abidjan ne soit bâtie.

Les parents de A’salfo (Salif Traoré à l’état civil), leader du groupe Magic System, sont ainsi arrivés de Haute-Volta (actuel Burkina-Faso) dans les années 1940. Et c’est ici, avec trois voisins, que leur fils a planté les racines du groupe désormais connu dans le monde entier. Par reconnaissance envers le quartier qui les a vus naître, les membres du groupe ont voulu organiser ici, en 2008, ce festival de musique pas comme les autres. « J’ai couru dans ces ruelles sans bitume, sans lumières… C’était un endroit considéré comme un repère de brigands, de délinquants, de drogués… Et nous, on a essayé de rehausser l’estime qu’on peut avoir pour ce quartier », se souvient A’Salfo.

Laisser une trace concrète dans les quartiers

L’enjeu, pour les membres de Magic System, va au-delà d’un changement d’image : ils veulent que leur rendez-vous annuel aide au développement d’Anoumabo, mais aussi pourquoi pas d’autres quartiers de villes de Côte d’Ivoire, plus ou moins déshérités comme le leur. Dès la première édition, avec peu de moyens, en invitant d’autres artistes abidjanais, ils financent l’achat de ballons et de maillots de foot pour l’équipe de leur quartier. La fois suivante, ils offrent du matériel médical à son centre de santé, qui en manquait cruellement. Et puis, la programmation devient plus ambitieuse, les sponsors affluent, et le volet social qu’ils souhaitaient associer au festival prend encore plus d’ampleur. Pour cette dixième édition, le budget global du Femua était de 600 millions de francs CFA, soit 915.000 euros. 10% sont consacrés au financement du Femua Kids, et autant pour la construction d’une nouvelle école.

Dans la cour de « l’école primaire publique Magic System », sous le drapeau ivoirien, les murs jaunes et pimpants ont été récemment repeints. Au fond, une bibliothèque est en construction. Devant le chantier, sept stèles de pierre symbolisent les sept projets que la Fondation Magic System a initiés depuis 2010. Pour la plupart, des écoles comme celle-ci, ou comme cette autre école maternelle construite à Anoumabo, mais aussi dans d’autres villes de Côte d’Ivoire. Comme à Séguéla (Nord-Ouest) ou à Bangolo, dans l’ouest du pays, une région terriblement meurtrie par les années de conflits (2002-2012).

Deux nouvelles écoles ouvriront à la rentrée 2017 à Gagnoa (Centre-Ouest), et à Odienné (Nord-Ouest), dans des régions particulièrement touchées par la déscolarisation. « Magic System est né dans ce quartier, insiste Jean-Louis Boua, le directeur exécutif de la fondation, mais il appartient au pays tout entier. » Ces nouvelles écoles sont livrées à l’État, qui se charge de les administrer et d’y recruter les professeurs.

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Le très connu groupe de musique sénégalais Magic System, dans la salle d’une école maternelle qui a pu se construire dans leur village d’origine, Anoumabo, grâce à leur festival et à leur fondation.

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Implanter les structures pour bâtir un futur

« La priorité, c’était l’éducation », reprend A’Salfo. En Côte d’Ivoire, un million d’enfants de moins de onze ans ne sont pas ou plus scolarisés. Parmi les moins de quinze ans, ils sont plus de deux millions à ne pas ou ne plus aller à l’école. Issu d’une fratrie de 9 enfants – « avec les parents, ça fait une équipe de foot », plaisante-t-il – A’Salfo n’a pas pu terminer son cursus scolaire, faute de moyens. Sans compter que le quartier, très peuplé, manquait aussi d’écoles. Ainsi a été construite une première école primaire, projet pilote au cœur d’Anoumabo, qui aura coûté 50 millions de francs CFA (76 000 euros). Ces fonds sont récoltés auprès des sponsors qui s’associent au festival. Aujourd’hui, 300 enfants y sont scolarisés.

Dans la cour, les enfants continuent leurs jeux, mais évitent soigneusement les arbustes fraîchement plantés, lors de l’inauguration du récent Femua. Cette dixième édition a été placée sous le signe de la lutte contre le réchauffement climatique, et le thème était au centre des conférences et débats destinés à la jeunesse qui ont accompagné le festival. Au fil des années, ce festival devient ainsi un prétexte à l’éducation citoyenne, notamment auprès des plus jeunes. C’est pourquoi, depuis 2016, précédant les grands concerts gratuits, la journée du mercredi est entièrement consacrée aux enfants : le FEMUA Kids proposa des ateliers, des activités éducatives, des conférences et des concerts dédiés.

Remettre au centre les marges du système

Dans ce quartier qui garde des airs de village, cette année aura aussi vu la naissance de la première rue bitumée, baptisée Boulevard des sapeurs – grâce à la dynamique du festival et la contribution de certains de ses mécènes. Elle mène à la place Papa Wemba – chanteur congolais décédé ici même, sur scène, en 2016. « Il y a quarante ans, nos parents réclamaient déjà l’arrivée du goudron ! », rappelle A’Salfo. Et à Loulo, une localité de l’extrême Nord du pays, la construction d’une maternité a aussi débuté cette année afin de remédier à un autre mal endémique : les femmes de cette ville partaient accoucher au Mali voisin, faute d’infrastructures. Ce qui n’était pas sans poser de problèmes d’état civil et de nationalité, questions empoisonnées qui ont été au cœur du conflit ivoirien dans les années 2000.

De fait, le FEMUA et la fondation Magic System qui porte ses initiatives ont construit leurs projets au fur et à mesure des années, progressivement, en veillant à toujours rester à l’écoute des besoins des habitants des quartiers. Cette inscription dans la réalité d’un territoire, sans jamais tenter d’y plaquer des solutions extérieures, est sans doute la principale leçon à retenir de cette aventure de culture et de solidarité.

Le Femua a beaucoup d’effets induits en terme de développement. Dès lors, il concerne tout le monde. Edwige en est convaincue, son maquis (bar) le Nikemba ne désemplit pas. « Mais le plus important, dit-elle, c’est qu’il y ait autant d’étrangers et de personnalités qui nous rendent visite ici. » Avec ses concerts où se pressent plus de 30 000 spectateurs, Anoumabo est devenu capitale, le temps d’un grand week-end. « Un village interplanétaire », assure même, non sans fierté, un jeune du quartier. Et c’est là le plus important : le festival redonne aux Anoumabolais la fierté d’eux-mêmes, et de leur quartier que personne ne connaissait. Hier décrié, il est aujourd’hui cité en exemple. Certes, les problèmes sociaux n’y manquent pas, mais l’un des effets les plus vertueux est sans doute de donner aux jeunes de la confiance : en eux-mêmes, dans l’avenir, et dans les possibles qui leur sont ouverts. L’exemple des Magic System, qui fêtent leurs vingt ans de carrière, ne cesse de le rappeler.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Un million d’enfants de moins de 11 ans ne sont pas ou plus scolarisés en Côte d’Ivoire – pour un pays de 26,5 millions d’habitants.