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Dans le quartier de Belsunce du centre de Marseille, les événements et les ateliers de la manifestation Place de l’Art, montés avec l’association Les Têtes de l’Art, ont impliqué les habitants pendant sept ans, de 2010 à 2017.

All rights reserved. Les Têtes de l’Art

L’association marseillaise Les Têtes de l’art apporte son savoir-faire aux acteurs de l’économie sociale et solidaire. Son enjeu ? Leur donner les moyens, autant en termes de coûts que de compétences, pour monter des projets culturels qui impliquent les habitants aux côtés des artistes.

600 spectacles, expositions ou autres manifestations réalisés avec le minimum de frais ; 30 000 participants impliqués dans ces initiatives ; 400 intervenants associés ; 300 porteurs de projets accompagnés ; 1 000 adhérents fédérés, etc. : ces chiffres racontent l’utilité publique et la démarche solidaire de Têtes de l’art. L’action de cette association fondée en 1996 pourrait aussi se mesurer, de façon plus subjective, au travers de la perception « renouvelée » du quartier Saint-Mauront où elle s’est installée dès le début de son aventure. Un quartier dont la trouée, provoquée par l’A7 qui le traverse de part en part, avait contribué à rompre les liens entre les habitants, mais aussi avec le reste de la cité phocéenne. Au cœur du troisième arrondissement marseillais, l’ancienne friche industrielle qui l’abrite, elle et d’autres structures associatives, est devenue l’épicentre d’expérimentations artistiques où se retissent des connexions entre ceux qui vivent la réalité du terrain et ceux qui inventent des lendemains à bâtir en mode collaboratif. 

Une mutualisation afin de sortir des logiques de concurrence

À « la croisée des champs de la culture, de l’éducation populaire et de l’économie sociale et solidaire »,  Les Têtes de l’art aide, conseille, co-construit des projets artistiques à la demande d’établissements de santé, d’éducation ou encore de structures sociales. En clair, l’association tisse un pont entre les professionnels relais et les artistes associés, leur offrant des outils nécessaires à pour construire collectivement des projets. « En France, le problème est que les uns comme les autres ne sont jamais formés, tous doivent apprendre tout à la brasse coulée… », constate Sam Khebizi, le directeur des Têtes de l’art. L’objectif est donc de proposer aux acteurs de l’économie sociale et solidaire une prestation adaptée à leurs moyens, qui permette d’établir de solides fondations pour tout projet à dimension « culturelle ». Avec notamment des mutualisations de prestations – par exemple la location de matériel – qui permettront à certains projets très peu dotés d’en bénéficier eux aussi.

Ce fonctionnement permet aux acteurs de l’économie sociale et solidaire de monter des concerts, films, pièces de théâtre et autres spectacles sans faire appel à des agences aux prix hors d’atteinte. Et il les met directement en contact avec des professionnels du monde des arts, sensibles à leurs problématiques. Enfin, plutôt que de positionner leurs manifestations en concurrence avec celles d’organisations comparables sur leur territoire, les porteurs de ces projets culturels sont incités au partage des coûts comme des talents. Dans son réseau, l’association Les Têtes de l’Art compte près de 140 artistes qui pratiquent peinture, théâtre, réalisation vidéo, etc. « La limite des disciplines abordées est les compétences présentes dans le réseau », s’amuse Sam Khebizi. Manière de dire que tout est possible, ou presque.

Nouer une vraie relation entre les artistes et le public

L’association compte aujourd’hui une dizaine de salariés. Environ 40 projets sont réalisés chaque année avec autant d’artistes pour plus de 2000 bénéficiaires directs, qui participent au montage des manifestations. Le budget global de l’association, 500 000 euros en 2016, se découpe à parts quasi égales entre subventions  publiques (53%) et ressources propres (35 % d’autofinancement, 11 % de mécénat et dons, 1 % d’adhésions à l’association). Une variété de sources indispensable, pour garder son indépendance et se préserver de tout clientélisme.

Quelles que soient leur renommée, leur expérience…,  tous les artistes sont rémunérés sur la base d’une grille tarifaire unifiée, évitant là encore toute forme de mise en concurrence trop frontale.  « Nous avons remarqué que si les artistes étaient très tolérants sur leurs conditions de travail (répétition non rémunérée, lieu d’exercice de la pratique, etc.), ils se montraient en revanche intransigeants quant à la qualité de leur intervention auprès des publics », poursuit Sam Khebizi. « Avec cette grille tarifaire, on leur demande finalement d’être plus engagés sur leur travail avec les bénéficiaires des structures que l’on accompagne. »

Cette exigence facilite, dès les premières discussions, la mise en place d’une démarche participative où sont impliqués non seulement les artistes et les responsables de l’établissement à l’origine de la demande, mais ses bénéficiaires voire dans certains cas les habitants du territoire concerné.  « Quand nous organisons des rencontres entre des artistes et des publics, l’enjeu n’est pas de savoir s’il s’agit de la culture des personnes ou d’une culture qu’on apporte aux personnes. La question est celle des échanges et du chemin parcouru ensemble. Cela nous nourrit mutuellement : il n’y a pas le sachant et celui qui ne sait pas », appuie le directeur et créateur de l’association. Plus que la culture pour tous, slogan cher aux années 1970, il s’agit de cultiver des projets avec tous. L’objectif est de construire le projet culturel le plus pertinent pour la structure en demande et ses publics, donc de choisir la discipline artistique la plus adaptée – et pas forcément la plus « porteuse » comme cela se pratique encore trop souvent lors des appels à projet.

Un accompagnement taillé sur-mesure pour chaque projet

Ancien élève du prestigieux Conservatoire national d’art dramatique, Sam Khebizi cite en exemple la demande d’une assistante sociale. Cette « professionnelle relais », selon la terminologie de l’association, est venue trouver les Têtes de l’art afin de monter un projet de film documentaire avec des femmes battues qu’elle suivait. Au fil des réflexions avec ces dernières, le projet s’est mué en spectacle vivant : une forme plus adaptée au public concerné, mais qui a nécessité l’intervention d’une compagnie de théâtre qui travaillait déjà sur la « sexualité féminine ». « Nous apportons notre expérience, notre réseau et puis, après, nous faisons du sur-mesure en fonction des objectifs de la personne, de la structure, des besoins dans l’accompagnement. »

L’enjeu n’est pas de répondre « à la lettre » de chaque demande, sans prise de recul. L’association incite, aide les demandeurs à concrétiser leurs objectifs réels, en amont de leur désir d’une création. Ce que l’on pourrait résumer par deux questions : « Pourquoi ai-je envie de porter ce projet » ? ; « Comment peut-il vraiment profiter aux bénéficiaires de ma structure ? » D’où une démarche de formation ad hoc, voire d’éducation populaire. C’est ainsi que certains établissements partenaires montent des « créations artistiques à vocation pédagogique », outils ressources ouverts à tous, pour la mise en place de futurs projets. À ce dispositif, s’ajoute depuis 2010 un accompagnement, destiné à soutenir la pérennisation de projets culturels sur le territoire de Marseille et de sa région – par l’acquisition de savoirs et savoir-faire juridique, en gestion, gouvernance et ressources humaines, etc. Enfin, un dernier outil, le comptoir Audio & Visuel, assiste les porteurs de projets « en fournissant les conseils, le matériel et les compétences », une nouvelle fois à des prix très inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur marchand.

Une gouvernance inclusive de l’association

Un projet culturel, s’il est mal mené, peut avoir des conséquences négatives sur un quartier, voire sur ses habitants. Et en la matière, Marseille s’y connaît. Lorsque la ville fut désignée Capitale européenne de la culture en 2013, nombre de projets éphémères ont suscité la colère des Marseillais. « Dépenser 300 000 euros dans un jardin artistique qui sera détruit quelques semaines plus tard, car il y a un projet urbanistique sur ce même emplacement, suscite l’incompréhension. » Pas un centime n’était fléché en direction du quartier, de ses besoins réels. C’est à l’exact opposé que se situe l’association : il s’agit de mettre en adéquation les besoins et désirs des bénéficiaires, de l’artiste et des habitants du territoire de chaque projet. Et comme les cordonniers ne sont pas toujours les plus mal chaussés, les Têtes de l’art s’applique à elle-même ce fonctionnement participatif.

La moitié des postes du conseil d’administration de l’association est donc réservée aux habitants du quartier où l’association est implantée depuis plus de vingt ans : Saint-Mauront, situé à la frontière des quartiers Nord de Marseille, à la réputation peu flatteuse. « L’implication des habitants dans la gouvernance des associations culturelles est un bon moyen de démocratisation culturelle », appuie Khebizi. L’idée est de créer un espace de débats et de construction où les artistes vont expliquer aux habitants, pas forcément spécialistes des arts en jeu, la teneur de leurs projets. Et ces derniers vont, quant à eux, en profiter pour exprimer leurs attentes, liées au territoire où ils vivent.

Le bon sens des communs dans le quartier pour essaimer au-delà

L’intégration des habitants dans le conseil d’administration ne s’est pas faite sur CV, mais au fil des rencontres et projets. « C’est un outil d’appropriation, par les habitants, de l’enjeu de la présence d’équipements culturels sur un territoire » souligne le responsable de la structure. Si l’association reste viscéralement attachée à ce quartier, elle a pourtant dû momentanément le quitter pour être hébergée à la médiatique friche La Belle de Mai, depuis l’incendie de ses locaux en février 2018.

Néanmoins, il ne faut pas s’y tromper : pour être ancrée dans son quartier, les Têtes de l’art n’est pas pour autant une association de quartier. Elle a pour vocation de construire, de promouvoir l’accès à la culture « pour et avec tous », donc pas seulement pour les habitants de l’un des quartiers les plus pauvres de France. Il y a une logique d’expérimentation, d’appropriation et ensuite d’exportation des idées réalisées. « Les exemples de réussite venant d’ailleurs, on va essayer de les ramener à Marseille, et ce qui se passe bien ici, on va tenter de l’exporter ! », prône Sam Khebizi.

Depuis 2014, l’association collabore au sein du réseau Connected for the Commons, un réseau et un programme de recherche travaillant sur ce qu’on appelle les « communs », autrement dit l’espace public, la culture telle qu’elle est partagée et la démocratie comme outil de « vivre ensemble ». Il s’agit d’essayer de démontrer comment des pratiques artistiques participatives permettent de renforcer les mécanismes de solidarité sur un territoire. En l’espèce, le terrain de recherche est tout trouvé. Depuis plusieurs années,  les Têtes de l’art a en effet investi la tour Bel horizon, du nom de cette tour du quartier construite en 1956. Celle-là même qui, en 2004, servit de décor à un film de Robert Guédiguian, « Mon père est ingénieur », ou en 1998 au clip de la chanson « Nés sous la même étoile » d’IAM. Cette tour est engagée dans un long processus de rénovation urbaine. Observateur privilégié, les Têtes de l’art a passé quatre ans à travailler avec les habitants à la réalisation d’un Web-documentaire et à l’élaboration de nombreux projets culturels autour d’elle. Dans l’espace circonscrit de cet immeuble appauvri se révèle l’évolution positive des relations entre les résidents grâce à l’apparition et l’appropriation d’activités culturelles. Un modèle pour cette association tête de pont qui établit une connexion entre le monde réel et celui rêvé par les arts.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

600 spectacles, expositions ou manifestations réalisés depuis 1996.
30 000 participants impliqués.
400 intervenants associés.
300 porteurs de projets accompagnés.
1 000 adhérents fédérés.
Un budget équilibré entre subventions publiques (53%) et fonds propres (35% d’autofinancement, 11% de mécénat, 1% d’adhésions).