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Juillet 2017. Dans un gymnase de la région parisienne, qui doit accueillir des sans abri le soir même, l’ordinateur est prêt afin de permettre à chacun de se connecter à son « coffre-fort numérique ».

Creative Commons Licence Reconnect

Pour sécuriser les liens des personnes sans domicile fixe avec les travailleurs sociaux et l’administration, cette plateforme leur propose un « coffre-fort numérique » où conserver leurs papiers d’identité et autres documents essentiels.

Égarer ou se faire voler ses papiers est pour tout un chacun une épreuve très désagréable. Mais pour des personnes en situation de grande précarité, cela peut avoir des conséquences dramatiques. « Patrick Declerck parlait déjà en 2001, dans Les naufragés (Plon), de ce que représente la perte d’identité pour une personne sans domicile », rappelle Vincent Dallongeville, l’un des deux jeunes ingénieurs à l’origine de la plateforme Reconnect. Sensibilisés à ce problème alors qu’ils développaient un projet de lutte contre l’errance en Gare du Nord pour le Groupe SOS Solidarités, ils ont mis au point une solution innovante, baptisée le « cloud solidaire ».

« Quand vous n’avez pas d’accès à Internet, que vous perdez vos identifiants tout le temps, vous ne pouvez pas utiliser drop-box par exemple. Nous avons d’abord testé des sortes de “drive”, des coffres-forts numériques que l’on mettait à disposition dans des structures sociales. Nous sommes partis de ce qui ne fonctionnait pas. Nous avons organisé des ateliers avec les travailleurs sociaux, confronté nos idées et, de fil en aiguille, trouvé des clés. Nous avons construit notre outil en l’évaluant et en le perfectionnant progressivement. Puis nous avons fait appel à un prestataire pour développer le code. »

Sécuriser ses papiers officiels, un droit élémentaire

La plateforme de stockage et de partage sécurisée est spécialement conçue pour faciliter les démarches d'accompagnement social des personnes en grande précarité, notamment les sans domicile fixe, dont la mobilité rend souvent difficile la conservation des divers papiers nécessaires pour prétendre aux aides sociales. « Pour les personnes vivant dans la rue, la perte des documents officiels signifie l’arrêt de l’accès à leurs droits. C’est un facteur d’exclusion supplémentaire. Par ailleurs, c’est aussi un poids considérable pour les travailleurs sociaux et les accompagnants, qui peuvent consacrer jusqu’à 30% de leur temps, plus d’un jour par semaine, à refaire les papiers perdus ! Nous leur proposons donc d’offrir un service nouveau à leurs bénéficiaires mais aussi de gagner du temps d’action. Nous passons des conventions avec les associations. Toutes sont bien identifiées, nous vérifions qu’elles font de l’accompagnement social, puis elles payent des licences d’utilisation et nous leur fournissons leurs codes d’accès. Elles peuvent alors ouvrir autant de comptes qu’elles veulent. »

CHRS, centres de réinsertion sociale, centres d’hébergement d’urgence, accueil de jour, etc. : toutes les structures accompagnant des personnes à la rue peuvent devenir des « Relais Reconnect ». La logistique indispensable est limitée : une connexion Internet, un ordinateur, un scanner ou un appareil photo. « Nous n’exploitons évidemment pas la donnée, précise Vincent. Elle est confidentielle, nous ne la traitons pas. Nous vendons donc des licences d’utilisation annuelle aux structures qui veulent l’utiliser. Les personnes sans domicile ne pouvant pas payer, nous facturons les personnes en charge de l’accompagnement, les travailleurs sociaux et les structures sociales, proportionnellement à leur budget. Les structures qui ont peu de moyens payent peu ; celles qui sont mieux dotées un peu plus. »

La création d’un compte se fait donc dans le cadre d'un accompagnement social. La personne stocke une copie de ses documents essentiels, scannés ou photographiés. Ces informations sont dès lors accessibles à tout moment et elle peut choisir, ou non, de les partager pour accélérer les démarches et faciliter l’accès aux droits. Cela réduit les risques de perte des originaux liés aux déplacements incessants et en minimise la conséquence : l’interruption des aides sociales.

Une autonomie numérique qui aide à se reconnecter à la vie

Les « Relais » forment les utilisateurs à la gestion de leurs comptes, initiant ainsi les personnes en grande précarité à l’utilisation autonome d’un outil numérique. Les bénéficiaires peuvent accéder en permanence à leur compte, seules ou dans leur « relais », et continuer, même si elles en changent, d’en bénéficier pour une durée illimitée. Le système facilite la prise de contact avec les services sociaux partout sur le territoire national.

Reconnect propose une simulation des droits sociaux auxquels les inscrits sont éligibles, la constitution automatique du dossier administratif à partir des documents du coffre-fort, le rappel par SMS de rendez-vous ou procédures administratives, et une messagerie instantanée pour maintenir un lien permanent avec les travailleurs sociaux. Le Relais peut alimenter aussi le compte des utilisateurs en informations. Et s'assurer que ceux qui ont droit à des prestations sociales en font bien la demande. Délestés d’une partie des démarches administratives, les travailleurs sociaux peuvent ainsi passer plus de temps dans l'accompagnement.

Association Loi 1901, Reconnect emploie trois salariés à temps plein. Appuyé par SOS Solidarité, le projet a rapidement trouvé des soutiens pour son développement. « Au tout début, nous avons été financés par des fonds privés, comme le fonds de dotation Solimut de la Mutuelle France+, la fondation SFR, la fondation Afnic. Nous avons aussi eu un peu de financement public sur des actions ciblées, ponctuelles : en période hivernale, nous sommes par exemple intervenus dans les gymnases de la Mairie de Paris pour sauvegarder les documents des personnes qui y dorment. »

Une solution déjà adoptée par les associations de terrain

« Nous avons plusieurs modes de déploiement. L’un s’appuie sur les fédérations qui nous mettent en lien et font notre promotion auprès des différentes associations. Certaines d’entre elles nous contactent directement ; d’autres sont démarchées de façon proactive. Nous travaillons déjà avec de grosses associations comme le Samu social de Paris, qui nous a soutenu assez vite, Aurore, Emmaüs, prochainement la Croix Rouge… »

Si les administrations publiques ne sont pas encore utilisatrices, elles sont pour autant confrontées au même problème : « L’idée était de commencer par des structures bas seuil, qui s’occupent de publics très précarisés, parce que ce sont elles qui en ont le plus besoin, et ensuite d’évoluer pourquoi pas vers l’ensemble des services qui gravitent autour de la personne (CAF, Assedic, Pole emploi, etc.). » Le modèle, passé les premiers tests probants, devrait s’étendre avec le temps.

C’est d’ailleurs suite à une version pilote testée en septembre 2015 que Reconnect a été officiellement lancé en janvier 2016. En septembre 2017, le dispositif touche d’ores et déjà 2000 personnes à travers 150 établissements en France, mais aussi une dizaine au Canada.