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L’habitat participatif de Cop Coteau, à Ivry-sur-Seine, près de Paris. En vignette, l’une de ses habitantes dans son appartement.

Creative Commons Licence Fabrice Jonckheere

Qu’y a-t-il de solidaire dans l’habitat participatif ? Juste une autre façon de « vivre ensemble », plus créatrice de lien social, ou ouverte sur le quartier ? Une volonté de répondre à la spéculation immobilière en ouvrant l’accès à la propriété aux classes populaires ? Une manière de faire cohabiter désirs personnels et sens du collectif ? À l’usage, il semble que ce type de projets suppose pour durer et atteindre ses objectifs « inclusifs » une grande exigence et une forte implication de chacun des citoyens concernés. Les huit exemples ici décrits, tous dans la région parisienne, révèlent des motivations et des vécus très différents.

Ivry-sur-Seine - Cop Coteau / Un habitat tourné vers l’espace public

Dans l’ADN de Cop Coteau, il y a la volonté de coupler mixité sociale et dialogue entre les espaces privés et publics. A Ivry-sur-Seine, les dix appartements et deux locaux partagés s’articulent ainsi autour du passage municipal public qui structure le bâti. « Le plan d’ensemble répond en effet à un besoin : faire de la politique sociale avec l'urbanisme », explique  Alain Costes, initiateur d’un projet conçu en 2000 mais qui n’a véritablement débuté qu’en 2013. Pour parvenir à ce résultat, il aura fallu mettre d’accord la mairie, le vendeur du terrain (France Domaine) et le cabinet d’architecte (Atelier 15), et constituer une société de construction qui s'éteindra à la fin du projet pour faire place à une coopérative de copropriétaires composés de 11 familles issues des classes populaires et moyennes. Pour Elodie Bortoli, propriétaire d’un cinq pièces de 150 mètres carrés, « c’est grâce à ce montage et un acte de caution solidaire des habitants que la moitié des familles qui n'avaient pas d'argent à investir a pu s’installer ici ». Le mètre carré construit revient en effet à 2 800 euros, le terrain nu à 252 euros. Une aubaine, sachant que le prix moyen du mètre carré est d’au moins 4 000 euros à Ivry, où il est pourtant deux fois moins cher qu’à Paris… Cop Coteau démontre ainsi que la vie dans un habitat spacieux en Ile-de-France est (presque) accessible à tous.

Paris - Buisson Saint-Louis / Le vétéran de l’habitat participatif

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Cour intérieur de l’habitat participatif du Buisson Saint-Louis à Paris. En vignette, deux de ses habitants.


Pour tous les promoteurs de l’habitat participatif, le Buisson Saint-Louis est la référence. Cet ancien lavoir parisien transformé en 1983 fait figure de doyen. « A l’époque, rien de tel n’existait. Nous avons dû inventer notre forme de logement », expliquent Philippe et Dominique, deux amis et voisins. Leur motivation : « Privatiser l'échec collectif de mai 68 pour le transformer en quelque chose de positif. » Le groupe de départ était constitué de personnes aux origines, aux professions et aux revenus disparates, du graphiste ou de l’artiste tirant un peu le diable par la queue au magistrat financièrement plus à l’aise. Confronté à la frilosité des banques et au prix du marché immobilier, le groupe s’est constitué en Prêt d'accession à la propriété, basé sur les seules ressources de chacun et garanti par ce qui était alors innovant : un paiement solidaire. Deux années durant, à hauteur de deux réunions hebdomadaires et avec l’assistance de l’architecte Bernard Kohn, le projet se concrétise. Douze appartements, une salle et une laverie communes, un parking et trois jardins partagés sont édifiés. L’architecture « privilégie les relations humaines sans nier les individualités », résume Dominique. En effet tout est ici modulaire. Les appartements, selon les besoins de chacun s’étendent, se rétractent. Les terrasses sont communes. Tous les logements ont deux niveaux, qu’ils fassent 50 ou 130 m2. Aujourd’hui, les enfants qui ont y grandi sont partis. Les anciens sont restés. Philippe l’explique: « Tous les habitants se connaissent très bien depuis très longtemps. Le Buisson a permis de juguler la foire aux egos. Alors, même si parfois on s’engueule, on reste amis ! »

Paris - 16 Rue Armand Carrel (Buttes Chaumont) / Construire des murs contre la spéculation

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Les porteurs de projet et futurs habitants de l’habitat participatif des Buttes Chaumont à Paris, projet à la main.


Aujourd’hui, une friche barrée d’un mur couvert d’affiches et de graffitis tient le haut du pavé. Mais demain, un immeuble blanc de six étages aura pris ses quartiers ici. C’est le pari d’une bande de copains pour qui « les souhaits individuels doivent se fondre dans les possibilités collectives ».Voilà deux ans que Leslie, Stéphanie, Marie, Tristan et Benoit s’investissent, en liaison avec la mairie du XIXe arrondissement de Paris, dans l’édification deleur habitat participatif. Au final quatorze logements dont deux sociaux, labellisés afin d’aider à l’insertion de personnes fragilisée, seront bâtis. L’originalité de la démarche réside dans le montage juridique : coactionnaires de la coopérative qui gère l’immeuble, les futurs habitants ne pourront pas, en cas de départ, faire de plus-value. La spéculation immobilière est ainsi entravée. Ici, le mètre carré se négocie 3 600 euros, contre plus de 8 500 ailleurs dans Paris. Et si aujourd’hui les plans seuls peuvent donner une idée du résultat, les discussions animées au sein du groupe dessinent un habitat intergénérationnel ouvert sur la rue, accessible aux associations solidaires et respectueux des désirs de chacun.  

Montreuil – CUB / Quand  l’émulsion sociale ne prend pas

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Une habitante sur le toit-terrasse du CUB, habitat participatif de la rue Hoche à Montreuil, près de Paris. En vignette, détail de la façade principale.


Bâti au 44, rue Hoche à Montreuil, l’immeuble baptisé CUB (Comme un baobab) répond au besoin de diversité sociale et culturelle émis dès l’origine par ses habitants-promoteurs, avec un fort ancrage territorial. Quatre ans de projets et une cinquantaine de réunions « animées » leur ont été nécessaires pour que l’immeuble soit inauguré en 2016. Mais aujourd’hui encore, les relations entre les nouveaux habitants, « les parachutés du logement social », et les  « propriétaires » ne sont pas exemptes de frictions. En cause ? Les divergences d’interprétations des tâches communes à effectuer à tour de rôle. « Certains s’y dérobent », avoue à demi-mot Alenka, démontrant par ses mots toute la difficulté à construire collectivement un projet d’habitat participatif, très chronophage, et nécessitant chez tout un chacun une véritable « éthique de comportement ». En dépit de ces problèmes de voisinage,  les « communs » demeurent l’atout de la construction. Au rez-de-chaussée, un grand local mutualisé accueille les différentes activités proposées par les habitants (AMAP, activités culturelles…). Au sommet, un toit végétalisé en terrasse domine Montreuil. Les résidents peuvent s’y retrouver, boire un verre, discuter. En somme, au grand air, ils profitent tout simplement de vivre ensemble.

Nanterre – Le Grand Portail  / Essuyer les plâtres du participatif

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Espace commun et intérieur de l’habitat participatif du Grand Portail à Nanterre, près de Paris. En vignette, une habitante avec sa fille.


Lorsque Lisa Lescoeur quitte le XVIIIe arrondissement pour venir s’installer  avec sa famille au Grand Portail de Nanterre en 2014, elle sait qu’elle emménage dans un projet solidaire pilote. « C’est la première fois qu’une municipalité prenait l’initiative d’un projet d’habitat participatif d’accession à la propriété pour des classes moyennes et populaires. » Quinze familles, locataires en HLM et qui n’ont pas les moyens d’acheter dans l’immobilier traditionnel, sont en effet réunies par la Ville de Nanterre pour constituer une coopérative de logements. Mais ce n’est que lorsqu’ils s’implantent une première fois en 2012, que les résidents se rendent compte des malfaçons du projet : un entrepreneur malveillant a négligé de couler les fondations de l’immeuble. Une épreuve pour une communauté épuisée par trois ans de réunions houleuses. Le tort réparé en hâte, les familles prennent leurs marques et investissent enfin les lieux. Aujourd’hui, la vie commune reprend ses droits doucement, sans néanmoins être la hauteur des attentes initiales.

Montreuil - Unisson / L’architecte est le premier acteur du vivre ensemble

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L’architecte du lieu, posant devant un poulailler à l’Unisson, habitat participatif à Montreuil. En vignette, façade du bâtiment, côté jardin.


L’habitat participatif doit permettre de vivre autrement, notamment à l’écart des centres urbains saturés et denses. François Bernard Gengembre, architecte promoteur et résident de la cité écologique Unisson à Montreuil, a ainsi conçu cet habitatautour d’une vieille ferme. En conservant le jardin, pour que les familles avec enfants puissent bénéficier de l’espace extérieur si précieux en Ile-de-France. C’est aussi le terrain idoine aux projets communs des habitants : permaculture, potager bio, élevage raisonné, etc. Dès 2010, les futurs habitants, issus des classes moyennes, ont souhaité concevoir un habitat sur-mesure. Ils se sont donc regroupés et ont mis leurs ressources en commun pour réaliser et financer le bâtiment, sans passer par un promoteur immobilier classique. L’architecte a tiré une leçon de ce projet qui compte six logements : trois en accession libre et trois en habitat social, mais toujours pas de salle commune, pourtant prévue sur plan. « Les lieux partagés devraient être la priorité de tout projet participatif. A Unisson, cela n’a pas été le cas, faute de temps et de volonté ! »

Cachan - Rue Cousté  / Le patrimoine au service de l’innovation sociale

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Façade bois de l’habitat participatif de la rue Cousté à Cachan, près de Paris. En vignette, deux habitantes en pleine création.


Parisienne de cœur, Teresa habite depuis peu à Cachan. Son petit appartement atelier de 56 mètres carrés « n’est pas le plus grand ni le plus lumineux du projet participatif, mais ses baies vitrées ont l’avantage de donner un accès direct au jardin collectif ». C’est en 2011 que cette céramiste réunit ici quelques amis. Son idée : transformer une ancienne blanchisserie à l’architecture élégante et fonctionnelle en lieu moderne dédié au « vivre ensemble ». La motivation est de créer des logements mixtes et intergénérationnels dans lesquels les gens vont vivre et non transiter. Pour le réaliser, le groupe confie le chantier à un cabinet spécialisé. En 2016, les trente-cinq habitants actuels investissent les douze lots divisés en quatre bâtiments, les uns de brique, les autres de bois et de verre. Six artistes-artisans travaillent à domicile. Cette spécificité donne à l’ensemble un aspect villageois. A toute heure, les habitants se croisent selon qu’ils font une pause, se rendent à leur atelier ou vont chercher les enfants à l’école. Parfois, ils se retrouvent à la longue table en chêne de la salle commune. Désormais, chacun travaille à l’étape suivante : définir les statuts et règles communes de vie du groupe, pierre essentielle – et souvent sous-évaluée – à la réussite de tout projet d’habitat participatif. Quid, par exemple, de l’usage du jardin partagé ou de la salle commune ? Dans cet immeuble de la rue Coursé, à Cachan, les avis divergent encore.

Paris – UTOP / Habiter sans posséder

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Deux porteurs de projet et futurs habitants de l’habitat participatif UTOP de la rue Sorbier à Paris, en plein repérage des lieux. En vignette, la maquette des futurs logements.


« Décider de son habitat sans le posséder » : tel est le choix des initiateurs de l’habitat rue Sorbier, dans le XXe arrondissement de Paris. Le groupe d’amis, sélectionné par la mairie, a élaboré depuis 2015 un projet audacieux. Si les futurs résidents conçoivent ensemble l’immeuble, leurs appartements respectifs, les espaces communs, ils ne seront au final que propriétaires pour une durée limitée. Détenteurs d’un bail emphytéotique d’une durée de 60 ans – convention par laquelle un propriétaire loue des biens immobiliers pour une durée longue contre une somme modique – ils ne verseront qu’une redevance de 14 euros le mètre carré, pour rembourser le coût de construction de l’immeuble et un droit d’entrée d’un millier d’euros. Au final, dix-sept lots dont trois sociaux sortiront de terre. Elsa et Michele font part de leur motivation : « C’est l’occasion de vivre un projet social et culturel qui change des règles du marché immobilier privé et du traditionnel habitat social. Nous serons locataires décideurs car nous ne voulons pas faire de plus-value ou participer à la spéculation immobilière. » Avant d’emménager, en 2020, il reste beaucoup de choses à discuter, de réunions à tenir – une par semaine en moyenne pendant encore trois ans – pour que UTOP ne demeure pas une idée, mais devienne une réalité sociale ancrée au cœur de la capitale.