Mutum : une plateforme d’échange gratuit entre voisins

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Un échange d’objets entre (presque) voisins, organisé grâce à la plateforme collaborative Mutum.

Creative Commons Licence Mutum

Chez chaque Français, plus d’une trentaine d’objets en moyenne dorment au fond d’un placard, d’un grenier ou d’une cave. Pourquoi ne pas en faire profiter les autres afin de limiter la production et la consommation de biens ? C’est le pari écologique et social de Mutum, une plateforme numérique gratuite dédiée au partage.

Besoin ponctuel d’un vélo pour une balade entre amis ? Nécessité d’un siège auto pour un neveu de passage ? Envie d’une paire de skis le temps d’un weekend ? Quand des sites comme le Bon Coin ou Zilok parient sur la revente ou la location d’objets, Mutum préfère le prêt gratuit entre voisins. Par le biais d’un système de point (les mutums), les utilisateurs ne peuvent emprunter que s’ils sont eux-mêmes disposés à prêter à la communauté. Ce faisant, Mutum défend l’entraide et le partage comme le socle d’un « vivre ensemble » plus pérenne et d’une société écologiquement plus responsable. En effet, en valorisant l’usage collectif plutôt que la propriété individuelle, Mutum entend participer à la construction d’une économie moins extractrice de ressources et relier les individus par les biens qui circulent entre eux.

Une plateforme gratuite de 65 000 utilisateurs actifs

Lancée en 2014, la plateforme Mutum affiche en juillet 2017 plus de 65 000 « voisins engagés » et 106 000 objets disponibles pour l’échange. « Mon expérience de Mutum dépasse le cadre de la simple utilisation, il induit un détachement par rapport à ce que nous possédons. A quoi bon vouloir posséder et conserver à tout prix ? C'est une vraie remise en question des modes de fonctionnement et d’éducation des décennies précédentes faites d'individualisme. Mutum s’inscrit dans un mode de pensée solidaire, tourné vers l'autre... et ça fait du bien !! », témoigne Colette L. de Lille, inscrite sur la plateforme depuis juin 2016.

La question du financement est loin d’être anodine pour une structure qui prône le partage gratuit au sein d’une économie sociale, solidaire et respectueuse de l’environnement, tout en cherchant à être économiquement indépendant… Comment en effet financer les neuf salariés qui travaillent au maintien et au développement de Mutum et ceux qui rejoindront l’équipe à l’avenir si Mutum continue à s’étendre ? En outre, une plateforme numérique nécessite une infrastructure technologique qui ne permet pas de grandes économies d’échelle : plus il y aura d’utilisateurs, plus les coûts augmenteront (serveurs, sécurité, maintenance, évolutions, etc.), sans compter les coûts plus classiques : locaux, assurances, communication, etc. D’où une question clé : comment financer un système d’échange gratuit sur le long terme ?

Comment concilier « altruisme » et activité économique ?

Pour le moment, le modèle économique de Mutum repose « sur la vente de prestations de services aux entreprises, aux universités et aux bailleurs sociaux. Il s’agit de créer des communautés de partage privées et de proposer des animations pour faire vivre ces communautés. Elles permettent à ces structures de renforcer le lien social et de promouvoir un monde de consommation plus responsable. L’entreprise compte parmi ses clients la Société Générale, la MAIF, la BPCE », analyse la plateforme de financement participatif 1001pact.com. En captant de la sorte des budgets publics ou d’entreprises (au nom de la RSE ou responsabilité sociale d’entreprise), l’équipe de Mutum se retrouve rémunérée pour une prestation qui lui permet d’augmenter le nombre global d’utilisateurs de la plateforme ainsi que la pratique écologiquement responsable qui lui est associée.

En attendant que l’activité B2B prenne de l’ampleur, Mutum a lancé en mars 2017 une campagne de financement participatif, en ouvrant son capital aux particuliers. Cette campagne de crowdequity, opérée par la plateforme 1001pacts.com, a permis de collecter un peu plus de 200 000 euros auprès de plus de 200 particuliers. À noter, qu’en parallèle, un appel de fond auprès d’investisseurs professionnels devrait permettre d’atteindre le million d’euros. Outre la composante financière, cette levée de capital auprès des particuliers a pour effet d’ouvrir largement la gouvernance de Mutum. « Les plateformes de crowdequity représentent une nouvelle forme d’intermédiation entre les actionnaires et les entreprises, rapporte Frédéric Griffaton, un des cofondateurs de Mutum. Elles permettent de mobiliser facilement des communautés d’actionnaires autour de la vie de l’entreprise (beta-testeurs, besoins de compétences, etc.), mais aussi aux actionnaires de s’organiser, d’agir ensemble. C’est un véritable contre-pouvoir et un garde-fou contre toute dérive en regard de nos engagements : pas de publicité, pas de vente de données… » Reste à savoir si dans le monde de l’économie sociale et solidaire, les actionnaires sauront agir dans l’intérêt de la mission sociétale et écologique de la plateforme et non dans leurs intérêts propres…

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Les salariés et bénévoles du projet Mutum, avec à la main des objets échangés ou potentiellement échangeables grâce à la plateforme.

Creative Commons Licence Mutum

Utiliser les données personnelles à des fins écologiques

Dans un avenir un peu plus lointain, Mutum envisage de vendre l’analyse des données liées aux objets (usage, durée de vie, obsolescence) collectées via la plateforme à des distributeurs, des fabricants et des éco-organismes. Les objectifs d’une telle vente ? Aider les entreprises à produire mieux (durabilité, optimisation des ressources), mais aussi les convaincre de l’intérêt d’intégrer la « réparabilité » et le recyclage dans le cycle de leurs produits.

En outre, Mutum travaille depuis 2015 avec l’agence Eco-act et le soutien financier de l’ADEME au développement d’un éco-calculateur afin, à terme, de pouvoir vérifier l’impact écologique de la plateforme. Un utilisateur aurait-il acheté, loué, ou renoncé au bien s’il n’avait pas eu accès à Mutum ? Les utilisateurs achètent-ils un bien identique à celui qu’ils ont empruntés, utilisant juste Mutum comme une plateforme de test ?, etc.

Finalement, la pérennité de l’action écologique et solidaire de Mutum résidera peut-être dans ce modèle économique multiple et transparent, associé à un mode d’organisation éthique et participatif. A ce propos, une échelle de salaire de 1 à 4 et la clé de répartition des futurs potentiels bénéfices (un tiers en réserve, un tiers reversé aux actionnaires, un tiers aux salariés) figurent dans ses statuts. Cela suffira-t-il à faire en sorte que la logique économique ne détourne, à terme, son initiative de son objectif social ou écologique initial – comme cela semble trop souvent le cas ? Gageons que Mutum, grâce à cette expérimentation, contribue à l’émergence d’un véritable numérique solidaire.