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Au Bénin, premier pays d’Afrique de l’Ouest traversé par le Cna, les habitants de Yakpangoutingou assistent à une projection.

All rights reserved. Meyer/Tendance Floue 

Depuis 2001, le Cinéma numérique ambulant organise des projections en plein air gratuites auprès des populations rurales d’Afrique subsaharienne. Son but : faire circuler les productions des artistes du continent afin de développer des regards originaux, mais aussi de susciter des vocations et provoquer des débats autour des enjeux de société. Constitué en réseau structuré autour d’associations gérées localement, il est aussi présent dans les quartiers populaires des zones urbaines et souhaite développer un projet similaire dans cinq cités françaises.

Tous les mois, c’est toujours la même histoire : des coups de klaxon au loin, un 4x4 blanc qui apparaît dans un nuage de poussière, et les cris des enfants qui l’accompagnent en courant jusqu’au village. Sur la place centrale, balayée pour l’occasion, des adultes finissent d’installer des nattes. D’autres attendent. Certains ont marché des heures durant pour assister à la projection de la soirée, organisée par le Cinéma numérique ambulant – le Cna – en pleine brousse.

 Apporter le cinéma à ceux qui vivent dans des zones reculées, bien souvent sans eau ni électricité, pour des séances en plein air avec du matériel numérique ? L’idée est née dans la tête de deux techniciens français du cinéma, Christian Lambert et son épouse, Laurence Vendroux, partis réaliser un film au Bénin. C’était en 2001. Lui a débuté comme comédien, au théâtre et au cirque ; elle fut marionnettiste dans son village des Cévennes. Forains dans l’âme, ils fondent le Cinéma numérique ambulant, sur le modèle économique « gratuit » de la télévision publique. Tout d’abord au Bénin, puis bien vite au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Togo, au Sénégal, au Cameroun, au Tchad et en Tunisie, essentiellement en zones rurales.

 

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Au Niger comme au Bénin, le spectacle du Cna commence dès l’apparition du véhicule.

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Montrer le cinéma en version originale, par et pour les Africains

Le cinéma ambulant en Afrique, l’idée n’est pas nouvelle. L’originalité du projet, c’est de ne diffuser que des longs métrages du cinéma africain, inaccessible sur ses propres terres, sur grand écran, au cours d’une soirée complète de divertissement et de sensibilisation entièrement gratuite. En 2009, le réseau a ainsi été renforcé par la création à Ouagadougou du Cna Afrique, qui a pour missions d’appuyer techniquement et financièrement les associations « locales » Cna – chacune étant libre de choisir sa propre programmation –, de gérer les droits des films et d’installer le Cna dans de nouvelles régions.

Les films présentés font partie d’un catalogue établi dans le respect des droits d’auteurs et de la lutte anti-piratage : leurs droits d’exploitation ont été négociés pour un an sans exclusivité. Car le Cna a aussi pour ambition de participer à la reconstruction de l’économie cinématographique africaine. À l’ouest et au centre de l’Afrique, si l’on excepte le géant nigérian qui a son économie propre (les productions Nollywood), les salles obscures ont pratiquement toutes disparu, même dans les capitales. « Si on veut que le cinéma continue à exister, prévient Christian Lambert, il y a une vraie urgence à présenter des films sur grand écran et dans de bonnes conditions techniques, pour que des gens, même désœuvrés et dénués de tout, gardent le plaisir collectif de voir une œuvre ensemble. » Pour lui, l’avenir du cinéma africain passe par le cinéma ambulant.

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Conduite par Rémi Toviho, l’équipe du Cna-Niger projette Bal Poussière, du réalisateur ivoirien Henri Duparc. Le film remporte un franc succès auprès des enfants.

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Deux ans après sa création, le projet a tapé dans l’œil de l’Union européenne, puis de l’Unicef. Les premières subventions ont permis d’acheter suffisamment de matériel pour créer des unités mobiles de projection dans plusieurs pays francophones et de financer le démarrage des équipes. Quinze ans plus tard, le Cna est devenu un réseau international d’associations qui fonctionnent toutes sur le même modèle : chaque équipe, dirigée par une femme, comprend, outre la directrice, un projectionniste et un chauffeur, tous les trois de la nationalité du pays qu’ils sillonnent. Chaque antenne est chargée de trouver les subventions permettant de salarier ses membres, d’assurer l’entretien ou le renouvellement du matériel, constitué d’une voiture tout terrain, d’un groupe électrogène, d’un vidéo projecteur, d’un écran de 4 x 3 mètres et d’une sono.

Derrière l’écran, une volonté de sensibiliser les populations 

Afin de fidéliser les spectateurs, l’équipe organise des tournées de six mois dans dix villages, situés entre 50 et 150 kilomètres de sa ville de base, et choisis en fonction de leur capacité d’engagement. Des repérages ont lieu à cet effet, au cours desquels la responsable négocie avec les chefs de village et présente le cahier des charges : contribuer au choix des films, tous différents à chaque visite, préparer le lieu de projection, prévenir le public et nourrir l’équipe une fois la projection achevée. 

À la nuit tombée, une fois le matériel assemblé, l’écran déployé et relié au véhicule, la soirée peut commencer. La séance débute toujours par un film comique et fédérateur de la grande époque du cinéma muet d’Hollywood, un Buster Keaton ou un Charlie Chaplin, puis se poursuit par un travail de sensibilisation, à travers un ou deux films de quelques minutes réalisés sur place, en langue locale, sur des sujets de santé, de société et d’éducation. Le public est très demandeur et les sujets ne manquent pas : hygiène, sida, paludisme, excision, droit des femmes, mariage forcé, traite des enfants... Afin de vérifier que le message est bien passé, leur projection est suivie d’un débat animé par la responsable du Cna. Le fait de réserver une partie de la soirée à la prévention et de mettre ainsi son outil culturel au service des programmes de développement, permet au Cna de financer la formation de ses équipes, et surtout d’acheter ses films.

Reste le clou de la soirée : la projection du long métrage de fiction qui succède à l’instant pédagogique. Puisé dans les œuvres de cinéastes tels que le Sénégalais Ousmane Sembène, le Malien Salif Traoré ou le Burkinabé Idrissa Ouédraogo, qui percevait lui aussi dans l’outil numérique une chance pour le cinéma africain, il donne au public l’occasion de développer un regard critique et de découvrir sa culture, son histoire, son territoire. Que le film soit en français, en haoussa, en zarma ou en peul, il est traduit en direct et en simultané par l'animatrice, polyglotte, installée à côté du vidéo projecteur. « L’impact est énorme sur ces gamins qui vivent au rythme du soleil, commente Christian Lambert. Les instituteurs le remarquent tous : le lendemain du jour de la projection, ils sont obligés de parler de notre démarche et du film. »

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Réalisés à leur intention, les films de sensibilisation sur le mariage précoce sont suivis avec attention par les villageoises. Ainsi ces femmes du village de Niéna, au sud du Mali (photo de gauche), ou cette ancienne d’Atchakanmin au Bénin (droite).

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Au-delà de la projection, former le regard critique et la capacité à réaliser soi-même de courts films

L’action du Cna ne se limite pas aux seules projections. Entre deux soirées, dans chaque village, les habitants sont initiés aux techniques de la vidéo (cadrage, prise de son, montage) et invités à réaliser de petits films qui seront montrés dans tous les autres villages de la tournée. Le but de ces ateliers, baptisés VidéoFada, est de former des jeunes à l’éducation à l’image. Ainsi, en 2011, deux jeunes villageois burkinabés ayant suivi une formation de journaliste reporter d’images (JRI) ont animé un tel atelier au Niger.

Le succès de cette expérience en brousse a même donné l’idée au Cna d’opérer des actions similaires en France, dans les quartiers. Un projet est à l’étude en 2018, en banlieue parisienne, avec exactement le même matériel, afin de démontrer que des pratiques expérimentées en Afrique peuvent être innovantes. Dans l’hexagone, à travers son antenne française constituée de bénévoles, le Cna a, par le passé, multiplié les initiatives originales : projeter dans soixante villages corses le film de Robin Renucci Sempre Viviu ! ; ou bien encore, en tant que prestataire technique, présenter dans les foyers de migrants des films militants, dans le cadre du Festival de cinéma des foyers, organisé en Île de France par le collectif Attention Chantier. C’est d’ailleurs, pour l’instant, la seule activité de la structure qui perdure. 

Dans le sillage, un projet de studio photographique ambulant

Outre la vidéo, qui justifie une présence assidue au Festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou (Fespaco), le Cna a développé en Afrique depuis 2005 tout un travail autour de la photographie à destination des populations des zones urbaines, afin de les impliquer dans la valorisation de leurs quartiers : le Studio photo numérique ambulant (Sna). Réalisés par un photographe et un graphiste en tenant compte des fonds choisis par les personnes photographiées, des portraits sont exposés sur grand écran. C’est sur ce modèle que le Sna s’est installé à Rennes en 2011 et qu’a eu lieu à Paris, la même année, une exposition au Quai Branly de portraits photos décalés ayant pour fond des œuvres du musée. À l’instar de son grand frère le Cna, le Sna participe enfin à de nombreux évènements culturels comme les Rencontres africaines de la photographie à Bamako, la Biennale de Ségou au Mali, les Rencontres d’Arles, ou le Festival Couleur Café à Bruxelles.

Aujourd’hui, les crises économiques, l’insécurité permanente dans de nombreuses zones et les affrontements armés ont eu pour effet d’accroître la précarisation d’une grande partie de la population de l’Afrique subsaharienne. Privées d’une partie des subventions octroyées par leurs partenaires, les associations africaines du Cna et du Sna connaissent des difficultés financières récurrentes, et les équipes ont dû réduire leur nombre de tournées de projection. Malgré tout, elles ont à cœur de poursuivre leur mission : contribuer au développement en offrant au plus grand nombre un accès à l’information et à la culture. En 2017, les dix-sept unités mobiles du Cna, qui auront contribué à la production de six films, ont ainsi réalisées 801 séances de projection, attirant près de 200 000 spectateurs.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

En 2017, les 17 unités mobiles du Cna ont réalisées 801 séances de projection (dont 231 rien qu’au Burkina Faso) attirant près de 200 000 spectateurs. Elles ont contribué à la production de 6 films.

Le Cna a pour principaux partenaires Africalia, l’Union Européenne, la Fondation Renault, l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), Point Afrique, la firme Oray d’écrans de projection, le distributeur de solutions audiovisuelles Sidev, ainsi que le réseau social Horyou.

En 2017, après une première participation en 2012, le Cna était à nouveau présent au Festival de Cannes.