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Une partie de l’équipe de l’association 100% Mamans à Tanger : parmi les salariées, certaines sont d’anciennes bénéficiaires de l’association.

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Assumer une grossesse puis une naissance en dehors du mariage est un âpre combat pour les jeunes Marocaines. À Tanger, l’association 100% Mamans leur donne la parole grâce à une radio en ligne qu’elle a créée. À Casablanca, d’autres associations leur offrent les moyens d’une nécessaire autonomie financière. Toutes militent pour un changement de mentalités dans un pays qui trop souvent encore ostracise celles qui ont besoin d’être soutenues.

Un immeuble discret dans la périphérie de Tanger. Sur plusieurs étages, l’édifice héberge l’association 100% Mamans. Outre les bureaux de l’association fondée en 2006, on y trouve un foyer d’accueil pour une quinzaine de jeunes mères célibataires et une crèche d’une quarantaine de places. Au dernier étage de l’immeuble, une petite pièce a été équipée pour en faire un studio radio. De quoi libérer la parole de la plupart des quelque 200 jeunes femmes recueillies ici chaque année pour avoir assumé une grossesse en dehors du mariage.

Le projet Radio Mères en ligne de 100% Mamans

C’est en 2017 que l’association tangéroise a lancé le projet Radio Mères en ligne afin que les jeunes femmes puissent témoigner de leur quotidien et revendiquer leurs droits. Grâce à un financement de l’Union européenne, 100% Mamans a pu équiper ses locaux et former un groupe de sept mères aux techniques « radiophoniques ».

Chaque semaine pendant plus d’un an, elles ont animé différentes émissions portant sur des questions juridiques, de l’ordre de l’éducation sexuelle et de la prévention, ou encore des relations mères-enfants… Parmi les programmes accessibles en ligne, on trouve aussi différents micro-trottoirs sur l’égalité hommes-femmes ou sur l’accueil des jeunes mamans à la maternité. « Ces témoignages à l’antenne ont permis de bousculer les idées reçues, remarque Sarah Lamjamri, chargée de communication pour 100% Mamans.

Les auditeurs ont compris que certaines sont devenues enceintes dans le cadre de relations amoureuses, et que toutes ces femmes ne sont pas des prostituées. » Libérer la parole, afin de briser les préjugés, fait partie du processus d’émancipation de ces jeunes mères.

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Le studio de la radio Mères en ligne est installé dans les locaux de l’association 100% Mamans à Tanger.

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100% Mamans aident les mères célibataires à se prendre en main

 « Lutter contre ce poids du regard social est pour nous un travail au quotidien, poursuit Sara Lamjamri. Toutes nos actions sont orientées dans ce sens : reprendre sa vie en main et pouvoir faire face au rejet. » Pour les jeunes mères, l’accompagnement des 24 salariés de l’association et la découverte du collectif constituent des outils de sensibilisation voire de lutte particulièrement efficaces. « Quand une jeune fille arrive chez nous, elle se croit toute seule à vivre ce problème, mais elle découvre que d’autres ont vécu cette expérience et ont réussi à la surmonter. Certaines renouent avec le père de l’enfant, d’autres retrouvent un nouveau partenaire. Cet esprit de communauté les aide à être plus fortes. »

Au sein du foyer d’urgence, une solidarité se noue entre les jeunes filles hébergées. Celles qui n’ont pas encore accouché aident les jeunes mères à s’occuper de leurs enfants : elles donnent le bain, préparent les biberons… C’est une façon de se préparer à leur nouveau rôle. Et les anciennes gardent un lien avec la structure, en participant aux fêtes et aux ateliers organisés régulièrement ou en sollicitant un soutien, par exemple juridique ou sanitaire, en lien avec la scolarité de l’enfant.

Lutter contre l’ostracisme vis-à-vis des mères célibataires

Dans un pays marqué par un conservatisme religieux, où les relations hors mariages sont passibles d’emprisonnement et l’avortement interdit, l’ostracisme à l’égard des mères célibataires perdure. Cette problématique reste d’autant plus complexe qu’elle recouvre des situations variées. Elle peut concerner des victimes de viols, des femmes mineures forcées à avoir des relations sexuelles non protégées, mais aussi des grossesses non désirées dans le cadre d’une relation amoureuse ou d’une promesse de mariage…

Les naissances concernent tant les jeunes filles de milieux ruraux que celles des grandes agglomérations, des étudiantes ou des migrantes subsahariennes. Beaucoup d’entre ces femmes sont faiblement éduquées, voire analphabètes, donc particulièrement fragiles. Conscientes de mettre en jeu l’honneur de toute une famille, celles-ci, quand elles ne sont pas mises à la porte du foyer parental, n’ont pas d’autres choix que de fuguer. Surtout, le phénomène est d’ampleur dans un pays de 36 millions d’habitants : le nombre de naissances hors mariage est estimé par les associations entre 30 000 et 50 000 par an.

L’importance de la prévention et de la sensibilisation

Outre l’accompagnement des jeunes mamans, les domaines d’intervention de 100% Mamans se sont peu à peu élargis à la prévention et à l’éducation sexuelle, deux domaines sur lesquels la tâche est immense.

Éducatrice de prévention à l’association tangéroise, Lamia Essgaouri pilote deux projets. Le premier concerne la sensibilisation contre les grossesses non désirées et les Infections sexuellement transmissibles (IST) auprès de différents publics : mères célibataires, professionnelles du sexe, usagères de drogue, ouvrières et jeunes étudiantes. Le second projet de prévention porte sur le harcèlement sexuel des enfants au sein des collèges et lycées.

« Le travail de sensibilisation est particulièrement difficile avec les ouvrières et les professionnelles du sexe car c’est un public peu éduqué, qui n’a jamais entendu parler de ces thèmes. Il faut vulgariser l’information, expliquer les méthodes de protection », analyse Lamia Essgaouri. Le travail se poursuit par l’orientation vers le cabinet médical, pour des consultations gratuites, tests de dépistages, voire traitement.

Et concernant la lutte contre le harcèlement sexuel, quand des victimes sont détectées, elles sont réorientées vers les cellules spécialisées dans les tribunaux. « Ces cellules mises en place par l’État ne fonctionnent pas vraiment, faute d’informations. Nous tentons de les réactiver. »

De fait, l’association est soutenue par le ministère de la Santé et par l’Agence de développement social du Maroc. En complément de donations privées, elle bénéficie d‘un réseau de bailleurs de fonds internationaux, parmi lesquels l’Union européenne, des collectivités territoriales françaises et espagnoles, mais aussi des ONG comme Solidarité Sida ou Soleterre, basée en Italie.

Aider toutes les femmes

Elle-même ex mère célibataire, Lamia Essgaouri est convaincue de la nécessité de son engagement aux côtés des jeunes Marocaines. «Se retrouver dans cette situation n’est pas un choix, il y a toujours une histoire derrière, assène-t-elle. La société marocaine ne donne pas la parole aux jeunes femmes pour raconter ce qui leur est arrivé. D’ailleurs, on s’en prend toujours à la fille, jamais au garçon. Et même si la famille peut comprendre la situation, les proches redoutent la réaction de l’entourage. Les parents préfèrent rejeter leur propre enfant pour préserver leur réputation dans le quartier. Il y a une grande hypocrisie sociale. »

Lamia n’est pas la seule à s’être investie dans cette cause après avoir connu le parcours de combattante de la jeune maman célibataire. C’est le cas de Najia Es-Sehymy, également salariée de 100% Mamans et assistante prévention sur les MST et le SIDA. En 2018, Najia a développé un plan de prévention par les pairs en formant onze professionnelles du sexe à ces questions. Ce sont au total 3000 prostituées qui ont pu être ainsi sensibilisées.

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D’une capacité d’une cinquantaine de places, la crèche de l’association 100% Mamans accueille les enfants de zéro à cinq ans. Parmi beaucoup d’autres, ce service aux mères célibataires est animé par une équipe de 5 éducatrices.

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Répondre à la crise de la solidarité communautaire

« Pendant longtemps, ces jeunes femmes ont fait l’objet d’une solidarité communautaire, rappelle l’anthropologue Naima Chikhaoui. La jeune fille était hébergée chez une tante qui habitait loin du foyer parental, ou l’enfant était confié de manière discrète à un proche de la famille. Finalement, on négociait avec les valeurs traditionnelles pour servir une forme de solidarité humaine. Celle-ci s’est effritée. » Aujourd’hui, ce sont les associations qui ont pris le relais de cette solidarité.

La structure pionnière en la matière a été l’Association solidarité féminine (ASF), créée en 1985 à Casablanca par Aicha Ech Chenna. Pour aider ces jeunes filles, en l’absence de toute aide sociale, sa fondatrice a très vite l’idée de leur fournir une formation et un premier revenu, à travers différentes formations (apprentissage, cuisine, pâtisserie et en couture).

« La mise en place de cette association est un indicateur de taille signifiant une transformation de la solidarité, estime Naima Chikhaoui. La fondatrice a compris très vite que ces femmes ne devaient compter que sur elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles devaient être autonomes économiquement, pour ne pas abandonner leur enfant et pouvoir vivre dignement. L’appel à la solidarité est, au-delà du discours qui le sous-tend, de rendre visibles ces femmes et de dénuder le stigmate qui les frappe. »

Également basée à Casablanca, l’Institution nationale pour les Femmes en détresse (INSAF), créée en 1999 et reconnue d’utilité publique en 2002, a été la première à offrir un foyer d’accueil aux jeunes mères. En complément de l’hébergement, d’une durée de trois à six mois, celles-ci bénéficient d’une formation (au choix en couture, cuisine-pâtisserie, coiffure) pour les aider à s’autonomiser. Outre la prévention de l’abandon des enfants nés hors mariage, l’INSAF milite contre le travail domestique des mineures, celles qu’on appelle les « petites bonnes ».

Des évolutions positives sur le terrain

Même s’il reste beaucoup à faire, les responsables associatifs constatent des évolutions. Il y a quelques années, la majorité des enfants étaient abandonnés, faute d’assistance. Aujourd’hui, 100% Mamans estime les abandons à environ 15% des cas traités. Mais combien de jeunes femmes ne sont pas comptabilisées, n’ayant pas osé ou pu recourir à une telle aide ?

Une assistance sociale de proximité a été déléguée dans les maternités publiques de Tanger. Celle-ci peut à la fois accompagner les mamans du centre mais aussi détecter les situations des jeunes femmes qui s’adressent directement à la maternité. « Notre présence à l’hôpital représente un soulagement pour l’institution qui se montre aussi plus coopérative, confie Hafida, l’assistance sociale. L’arrivée à la maternité constitue un moment très stigmatisant pour les jeunes filles qui ne connaissent pas forcément leurs droits, et qui peuvent être rejetées faute de papiers d’identités. Mon rôle est de leur présenter l’association et de leur expliquer les différentes options possibles : l’accompagnement en foyer d’urgence mais aussi les possibilités d’abandon légal. »

Outre l’accompagnement des jeunes femmes, les associations mènent différentes actions de sensibilisation afin de faire bouger les lignes dans une société marocaine toujours très patriarcale, et surtout mieux protéger les bénéficiaires aux plans juridique et statutaire. Leurs revendications portent sur l’existence d’un statut juridique pour les mères célibataires, la reconnaissance du test de paternité comme preuve, le droit à l’avortement ou encore la non discrimination de l’identité des enfants. Elles militent également pour la suppression de l’article 490 du code pénal qui rend passible d’emprisonnement les relations sexuelles hors mariage. Cette promotion des droits sociaux et économiques se trouve au cœur du projet Radio Mères en ligne qui s’est terminé en août 2018, du moins dans sa première phase. Les sept participantes ont enregistré 49 émissions, avec l’espoir de faire évoluer les mentalités vers plus de tolérance et de respect.

 

(Merci à Nisrine Fouad pour l’interprétation des interviews en arabe)