Dossier / Citoyens sénégalais

Cultures dans le béton à Dakar

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Creative Commons Licence Guillaume Thibault

Au Sénégal dans les années 1960, l’enseignement de l’agriculture se faisait dans les écoles. Or ce savoir s’est perdu avec le temps. Aujourd’hui, un quart des 15 millions d’habitants du pays vivent à Dakar. Dans le quartier populaire de Ouakam, certains militent pour réapprendre aux plus jeunes les savoirs de la campagne.

Huit paires de fesses, c’est tout ce qui dépasse au-dessus des grandes plantations, de ce ballet matinal rythmé par des bottes de mauvaises herbes qui volent dans le ciel. Les enfants se sont levés tôt pour désherber. La première prière effectuée, c’est en courant qu’ils ont retrouvé « leur jardin ».

« On vient tous les jours. Un potager pour que ça marche, tu dois venir chaque matin et chaque soir », explique Edia Sow. A huit ans, cette fille de mécanicien ne connaît que la ville : « Quand Baldé m’a proposé d’apprendre à faire pousser des plantes, je ne savais même pas de quoi il parlait. Je connaissais les légumes, mais dans des boîtes… » Gardien d’école, Djibril Baldé met au service des enfants ces talents d’agronome. « J’ai appris en brousse, avec les anciens. Quand je suis venu vivre à Dakar, il y a vingt ans, j’ai tout de suite fait mon petit jardin. Certains me prenaient pour un fou, car ce n’était pas moderne. Depuis deux ans, j’ai décidé, sans rien demander à personne, d’apprendre aux jeunes à faire pousser des légumes et des fruits. »

« C’est du bio, c’est de la qualité »

« Là, il y a des tomates, ça c’est des salades, ça, j’ai oublié. C’est quoi Baldé ? » Des pousses de choux… Mamoudou est fière de montrer ses légumes qui rougissent sous le chaud soleil de Dakar. « Il faut du temps, tu sais, on a d’abord appris à préparer le sol avec du fumier naturel », raconte ce petit gars qui termine sa classe de CP. « On sait fabriquer nos engrais naturels avec des coques d’arachide et de la paille de riz. C’est du bio, c’est de la qualité comme disent les étrangers ! »

« Baldé nous a montré comment faire germer les graines, comment les faire grandir sans les casser », reprend Khokhayia. Si les savoirs échangés sont nombreux, et les rendements corrects, la parcelle utilisée est pourtant minuscule : cinq mètres sur dix, cinquante mètres carrés donc, isolés entre deux maisons faites de bric et de broc. « Avant c’était une décharge, cela montre à tous les habitants que l’on doit, que l’on peut prendre les choses en main », estime l’homme à la main verte. Mieux : l’expérience fait école dans le quartier. « Tout le monde jetait les ordures. Ici, maintenant, personne n’oserait le faire. Au contraire, les habitants apportent les déchets verts et on fabrique du compost. »

Micro jardin deviendra grand ?

Dans l’école voisine, cette initiative citoyenne n’a pas laissé Ibrahima Corry indifférent. Ce jeune enseignant est lui aussi venu travailler la terre pour appuyer ce projet collectif. « Ce que je fais en classe, je peux le transposer ici, dans la réalité. Certains élèves ont des difficultés à l’école, ils ne sont plus motivés, mais ils découvrent avec ce jardin qu’ils peuvent réussir, qu’ils sont doués. C’est fondamental pour leur développement. »

Pour pousser l’apprentissage, Baldé a ainsi construit avec les enfants des tables de cultures. « C’est de la culture hors sol, tu vois les plantes qui poussent dans du compost sec, explique Moustafa, 11 ans, qui fait de la biologie sans le savoir. Au début, c’est plus difficile à réaliser, car tu dois apporter des sels minéraux pour éviter que les plantes meurent, mais quand tu as compris comment ça marche, l’avantage, c’est qu’il y a moins d’insectes qui viennent les manger. »

Se cultiver en cultivant

Alors que Baldé aide les plus jeunes à tirer l’eau du puits, l’instituteur poursuit : « Dans notre monde, le premier grand défi de l’humanité, c’est l’alimentation, et le second l’apprentissage. C’est un micro projet, mais ces enfants seront peut-être ceux qui vont nourrir la population de demain ! En tout cas, ils apprennent à être indépendant. » Autant de bénéfices, directs ou indirects, qui mettent au cœur de la pédagogie ce projet, en marge de l’école.

Et certains comme Lamine n’ont pas attendu les consignes du maître d’école ou de qui que ce soit : « Sans demander à mes parents, j’ai fait des plantations sur la terrasse. J’ai monté des pots, de la terre, et maintenant on mange nos légumes. Ma maman n’y croyait pas… Aujourd’hui elle m’aide ! » Nul doute qu’il y a bien des enseignements à tirer de cette classe « verte ». Comme le prédit Khokhayia, haute comme trois mangues : « Apprendre l’agriculture, ça peut nous permettre demain d’être quelqu’un de bien. Déjà, à la maison, on mange de bons aliments… » Toutes ces jeunes pousses ont appris ainsi à connaître les dangers des pesticides, à lire les ingrédients utilisés dans les produits qu’ils consomment. Malgré leur jeune âge, le discours porte ses fruits auprès des apprentis cultivateurs, dont certains rêvent de partir vivre en brousse, ou du moins à l’écart du bazar qu’est Dakar. Docte, Mamoudou, en bon paysan en devenir, conclut : « C’est vrai tout ça, mais on a trop parlé, c’est bientôt l’école et nous, on doit planter des oignons. »

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