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Creative Commons Licence David Tardé

Fruit d’une expérience de transformation de sacs plastique avec des villageoises du Burkina Faso, l’association les Filles du Facteur a récemment ouvert à Montreuil le Café Facteur. Inspiré d’une initiative en Afrique, ce lieu de création et de solidarité destiné aux femmes contribue aujourd’hui à les faire sortir de l’isolement et de la pauvreté au cœur de la banlieue parisienne.  

La place de la Fraternité, à Montreuil. On peut difficilement trouver adresse plus appropriée pour un tel lieu : c’est là que se niche depuis octobre 2018 un curieux local rempli de d’objets colorés en plastique au milieu desquels s’affairent des femmes de tous âges et de toutes origines. Ce lundi après-midi, elles sont quatre, assises autour de Delphine, à discuter et à crocheter aiguilles en mains : Lucia, Tatiana, Déborah et Marie, bientôt rejointes par Cornelia et Assanatou. La particularité de leur activité : concevoir et réaliser des objets au crochet, à partir de bouteilles et de sacs en plastique découpés aux ciseaux et récupérés dans de grands bidons bleus, disséminés dans plusieurs points de collecte à Paris et en banlieue parisienne.

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Le Café Facteur permet aux femmes du quartier de se détendre, de parler et parfois de trouver des solutions à leurs soucis, tout en préservant l’environnement. La cuisine partagée met l’accent sur le bio, la lacto-fermentation et les plats végétariens bons pour la santé.

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Le savoir-faire local plus que le tout global

L’histoire de ces « crocheteuses » de plastique a commencé à l’aube des années 2000 avec l’essor du commerce équitable et du développement durable, lorsque la styliste Delphine Kohler, animatrice de la marque Facteur Céleste et d’un concept store rue Quincampoix à Paris, découvre un tapis du Brésil, entièrement fait main à partir d’un sac plastique. C’est le déclic pour celle qui cherche alors à valoriser le savoir-faire à la main, à préserver l’environnement et à privilégier le recyclage et la débrouille plutôt que l’usage incontrôlé de matériaux. La voilà lancée dans l’apprentissage et l’enseignement de ce crochet d’un genre un peu particulier, mais à l’en croire d’une extrême simplicité : « Le crochet, ça ne coûte rien et tout le monde peut apprendre. Et puis c’est bien plus créatif que le tricot, qui lui est plus linéaire : là on peut s’évader, aller dans tous les sens. »

À la fermeture de la boutique en 2007, Delphine qui fréquente l’Afrique depuis le milieu des années 1970, décide de transmettre ces valeurs aux femmes burkinabées du village de Tiébélé, situé dans la province du Nahouri, à deux pas du Ghana. C’est ainsi que sont nées les Filles du Facteur, comme une sorte de prolongement social et solidaire de la marque Facteur Céleste. L’enjeu : faire rimer conscience écologique et solidarité économique, avec pour objectif l’autonomie des femmes de ce village en situation d’exclusion. Un premier projet voit le jour : Recysacplastic. Delphine et son équipe forment les villageoises à la création d’accessoires de mode ou de maison et à leur commercialisation : tapis, corbeilles, sacs à main, cabas, porte-monnaie, bijoux, chaque pièce fabriquée à partir de sacs ou de bouteilles en plastique de récupération est unique. Et la plupart sont réalisés au domicile de chacune.

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Ces corbeilles sont entièrement faites main à partir de sacs plastiques recyclés. Elles sont l’œuvre des villageoises de Tiébélé, au Burkina. Sous l’impulsion de l’association Les Filles du Facteur, elles créent les motifs et les couleurs des objets revendus sur le site Internet de la marque Facteur Céleste.

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Un bénéfice net pour 500 femmes au Burkina Faso

La petite entreprise sociale africaine est un succès : d’abord soutenue par PPR, la fondation Elle puis par la fondation Raja-Danièle Marcovici dédiée à l’émancipation des femmes, Delphine Kohler décroche de gros contrats avec Monoprix, Conrad Shop, Merci et Voyageurs du Monde, qui lui permettent en dix ans d’accueillir plus de 500 femmes. Grâce à ses ventes en ligne, les collections du Facteur Céleste fournissent désormais du travail à une cinquantaine de femmes burkinabées. Elles offrent aussi à ces femmes une mutuelle santé, un accès aux lunettes, des vélos et des motos-cycles pour celles qui sont handicapées. Autre action solidaire : le parrainage de la scolarité de trois jeunes étudiantes ou étudiants, dont l’avenir est assuré dans l’entreprise. Chaque euro gagné grâce à la vente d’une Clonette, poupée en plastique recyclé symbole de la marque, est attribué au financement des cours d’élèves ou étudiants burkinabés.

Entre-temps, Delphine Kohler s’est fixée à Montreuil, cette ville de banlieue parisienne dont on dit qu’elle serait « la seconde capitale du Mali ». Elle y poursuit son engagement dans l’accompagnement des femmes, la lutte contre l’illettrisme, le handicap, l’isolement et la précarité, avec ses nouvelles voisines, les femmes d’une communauté Rom installées dans un squat à proximité de la place de la Fraternité. Les commandes affluent, grâce à la notoriété de la petite entreprise. Celles d’un showroom américain fournissent du travail à quinze de ces femmes jusqu’à la fermeture du squat. « Le plastique, c’est magique, il reste un seul fil, se souvient Lucia, 50 ans, à qui Delphine apprit l’art de découper les sacs plastique. Ça a beaucoup changé ma vie. Quand je viens ici, je me sens calme. J’ai commencé avec d’autres femmes roumaines, qui ont arrêté. Moi je continue parce que j’adore. » Aujourd’hui, Lucia est coordinatrice à Amelior, une association qui défend et promeut le métier de biffin recycleur, l’héritier écolo du chiffonnier.

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Au début du processus, il y a le découpage au ciseau d’un sac plastique roulé, en un fil d’une dizaine de mètres. Une fois l’opération effectuée, Lucia va pouvoir se mettre à crocheter. Très impliquée parmi les biffins, cette ancienne voisine de Delphine Kohler coud maintenant pour son plaisir.

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Au fil de la transmission, au gré de la récupération

Au gré des évènements auxquels participent Les Filles Du Facteur, notamment ceux de la vie associative montreuilloise (Journée des Associations, Journée du Développement Durable, Journée du Commerce Équitable, Festival de la Permaculture, les Routes du Partage, etc.), certaines crocheteuses de la première heure réapparaissent, rejointes par des femmes de toutes nationalités, séduites elles aussi par la personnalité apaisante de Delphine. En plus de recevoir un accueil bienveillant et un accompagnement, elles conçoivent et vendent en direct leurs propres objets, transmettent à leur tour les techniques qu’elles ont apprises, se sentent valorisées et sensibilisent le public au problème des déchets et au respect de l’environnement. « Je sens que j’avance avec ces femmes, poursuit Lucia. En 2013, nous nous sommes réunies avec la mairie pour raconter notre vie, puis j'ai été invitée dans plusieurs conférences en Europe sur le recyclage de matériaux récupérés. »

C’est là, à la place de la Fraternité de Montreuil, que Delphine Kohler a obtenu fin 2018 la jouissance d’un local : le Café Facteur. « Facteur pour facture, le fait main par rapport au fait à la machine », insiste-t-elle. Assistée de deux personnes services civiques, jeunes engagées volontaires au service de l’intérêt général, elle y développe avec Tatiana, salariée de l’association depuis 2013, toute une série d’activités à destination des femmes du quartier et plus particulièrement de celles en situation de précarité : crochet, bien sûr, mais aussi yoga, massage ou bien encore sensibilisation aux bonnes pratiques alimentaires, en connexion avec le réseau de la permaculture de Montreuil. « On touche à tout ce qui est récup, bidouillage à la main, on n'achète rien, tous les matériaux sont làLes enfants aussi ont leurs ateliers tricot. Ils sont là tout le temps, comme au Burkina. Il y a parfois même des bébés. Et puis il y a la cuisine, que les femmes pratiquent autour de la récupération des fruits et des légumes invendus, l'équilibre alimentaire, la vertu des plantes et l'importance du bio. Tout cela crée de belles rencontres. C'est un facteur d'échanges, de solidarité entre les femmes et de lien. » Depuis l’ouverture, elles sont une dizaine chaque semaine à pousser la porte du local.

Au-delà de la pérennité économique, un lieu de sociabilisation

« Ce que j'aime le plus ici, renchérit Tatiana, c'est le collectif. Je ne suis pas cachée, je suis vivante. Je fabrique des prototypes, je m'occupe des ateliers de crochet, j'apprends aux autres femmes. » Excellente crocheteuse de 56 ans originaire du Kirghizistan, Tatiana a eu l’idée avec son mari de la nouvelle collection de sacs, confectionnés à partir de bouteilles de Badoit rouges et vertes en plastique. Clarissa, travailleuse sociale qui participa activement à l’aventure du « squat » Rom, joue un rôle capital dans l’association des Filles du Facteur. C’est sur elle que repose l’accompagnement des femmes, lorsqu’il s’agit par exemple d’effectuer des démarches administratives en vue de l’obtention d’un titre de séjour ou de les aider à réintégrer le circuit de l’hébergement. Quant à Katia, éducatrice spécialisée auprès des ados, elle vient discuter au Café Facteur. Sa mission : informer et suivre des jeunes filles confrontées aux problèmes de prostitution.

Lieu de solidarité, d’échanges et de créativité, le Café accueille aussi des femmes qui viennent crocheter pour le plaisir et pour la convivialité qui règne au local. Une sorte de « crochet thérapie », comme le souligne Delphine. C’est le cas de Marie, 59 ans, éducatrice au Sens de l’Humus, un jardin partagé qui accueille des personnes en difficulté. « J'ai toujours aimé coudre, crocheter, je réalise des petites choses chez moi, que parfois j'essaie de vendre sur les marchés des créateursCe que j’apprécie ici, c’est l’accueil chaleureux. On est tout de suite à l’aise. » Il est vrai que le Café Facteur, avec ses suspensions en plastique, ses créations murales et son mobilier « vintage », a des allures de showroom : autour de la grande table où chacune peut exposer ses œuvres ou déguster un plat de son choix, de confortables fauteuils attendent les couturières. Un espace au sol recouvert de tatamis leur permet de se détendre ou de crocheter en tailleur. Venue par curiosité, Marie a commencé par contribuer à la fabrication du Récif Coralien, une œuvre participative réalisée à la demande du ministère de l’Écologie puis exposée sur la place de la Fraternité, symbolisant la menace que représente le plastique pour les massifs de corail.

Moteur et création sont les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche de toutes ces femmes lorsqu’elles évoquent l’influence bienfaisante de la fondatrice du Café Facteur. Mais attention, nul culte de la personnalité ici. D’ailleurs, Delphine Kohler a fini par se dégager des dernières responsabilités qu’elle conservait au sein de sa marque, désormais dirigée par Elise Vanweydeveldt, son ancienne collaboratrice, pour se consacrer entièrement à de nouveaux projets, comme la reprise de la commercialisation du Ginbriscus, boisson fabriquée à partir d’un mélange de gingembre et d’hibiscus bio. Quant à l’activité crochet, elle a encore de beaux jours : l’ancien client Monoprix a fait don à l’association de tout son stock de sacs plastique, désormais interdits : pas moins de 11 palettes attendent une reprise en mains ! « On ne sait pas trop de quoi sera fait notre lendemain, conclut Cornelia, 53 ans, d’origine autrichienne et animatrice d’un atelier yoga et massage au Café Facteur. Mais on sait qu’il y aura du crochet. On s’accroche au crochet, et quand on commence, on ne peut plus s’arrêter. »

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La Clonette, poupée en plastique recyclé qui est le symbole de la marque, ici posée à côté d’un sac du même acabit et d’un petit livre qui raconte notamment sa « naissance » au Burkina Faso, ne coûte qu’un euro, intégralement attribué au financement d’élèves et d’étudiants burkinabés.

Creative Commons Licence David Tardé

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

L’association Les Filles du Facteurs est soutenue par la fondation Raja-Danièle Marcovici.
Au Burkina Faso, dans le village de Tiébélé, l’association a accueilli près de 500 femmes depuis sa création en 2008. En 2019, les collections du Facteur Céleste font travailler 50 femmes de ce même village. Et pour chaque Clonette (poupée en plastique recyclé et symbole de la marque) vendue, 1 € est attribué au financement d’élèves et d’étudiants burkinabés.
À Montreuil, les femmes sont une dizaine chaque semaine à pousser la porte du local pour découvrir les activités du Café Facteur