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Alauddin (au premier plan à gauche) et ses camarades de classe préparent le diplôme de français langue étrangère, reconnu internationalement.

Creative Commons Licence Xavier-Eric Lunion

Depuis juin 2016, une école installée dans les locaux de l’Alliance française, boulevard Raspail à Paris, vient en aide aux réfugiés les moins qualifiés. Ses cours leur donnent une chance de s’intégrer eux aussi à la société française.

Autour d’une grande table, dans une salle en bois du sol au plafond, ils sont huit à écouter la professeure disséquer la grammaire française. Il ne s’agit pas là d’étudiants tout à fait comme les autres : ils sont majoritairement originaires d’Afghanistan et du Pakistan. Peu importe leur différence d’âge - ils ont de 19 à 55 ans -, tous partagent un désir : parler français, l’écrire, pour enfin pouvoir s’intégrer pleinement à la vie de la cité. Un jeune homme, chemise blanche et cravate noire, explique qu’il s’est mis sur son 31 pour être digne du cours de français qu’il a le « privilège » de recevoir. À côté, un père de famille, T-shirt vert et fines lunettes cerclées, acquiesce : pour lui, c’est une grande première, il n’avait pas remis les pieds dans une salle de cours depuis si longtemps…

Depuis juin 2016, quatre-vingt réfugiés et demandeurs d’asile ont entrepris d’apprendre le français sur les bancs de l’école Thot, acronyme de « Transmettre un HOrizon pour Tous », dont le nom est une référence au dieu égyptien du savoir et de la transmission des connaissances. Ces cours de langue seront validés avec l’obtention du diplôme d’étude en langue française (DELF), reconnu internationalement. « Il existe de nombreuses structures dispensant des cours de français langue étrangère (FLE) pour les migrants. La demande est cependant tellement forte que ces associations sont débordées », explique Héloïse Nio, l’une des fondatrices et la vice-présidente de l’école. L’originalité forte de Thot est d’inscrire la totalité de ses élèves à l’examen national. Et c’est, pour beaucoup, leur premier diplôme !

Vers un diplôme de français reconnu

La création de cette école de français répond à plusieurs interrogations. D’une part, comment intégrer au mieux les primo-arrivants ? « Le langage est le premier outil pour s’intégrer dans la société. La communication est essentielle dans ce processus », dit Nastaran Barzanouni, professeure à l’école Thot, d’origine iranienne mais installée en France depuis quelques années maintenant. D’autre part, comment valoriser les cursus professionnels de ces réfugiés, en particulier de ceux qui n’ont eu que très peu d’instruction dans leur pays d’origine ? En complément des parcours d’intégration, mis en place par d’autres associations du secteur, qui favorisent les plus éduqués, l’école Thot s’adresse exclusivement aux réfugiés ayant un niveau inférieur au BAC. « Thot est pour moi bien plus qu’une simple école de langue. À la fin de la formation, j’obtiendrai mon tout premier diplôme », confie Alauddin, un jeune Afghan d’à peine 19 ans, au look déjà très « parisien ». L’objectif est de donner le maximum de chances aux réfugiés les moins qualifiés dans leurs futures recherches d’emploi.

Les classes d’apprenants étaient, dans la mesure du possible, organisées par langue maternelle, afin de faciliter les échanges entre les professeurs et les élèves. Mais depuis le début de la seconde session et le flux important de nouveaux étudiants, les apprenants sont regroupés par niveau. L’échange entre classes est néanmoins valorisé, les plus forts aidant les plus faibles, en particulier (mais pas seulement), lorsque les élèves partagent une même langue d’origine. Ce système d’entraide, ajouté aux sorties culturelles ou festives, semble avoir ainsi réussi à créer à l’école Thot une communauté solidaire d’élèves de toutes nationalités.

Les professeurs sont tous des professionnels reconnus par les autorités, comme Nastaran : « En Iran, j’étais enseignante de français langue étrangère et je continue ici, en France, après quelques années d’études en linguistique. » La majorité du personnel éducatif de l’école a un statut d’auto-entrepreneur, avec quelques bénévoles en plus qui donnent quelques heures de leur temps. Mais l’ambition est de salarier dès que possible ceux qui y travaillent à plein temps.

« Avant l’école Thot, je travaillais déjà avec un groupe d’immigrés désirant apprendre le français. Je me suis sentie très à l’aise avec ce public, alors je n’ai pas hésité à m’engager », ajoute Nastaran.

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Nastaran Barzanouni dispense ses cours à une classe de réfugiés désirant apprendre le français.

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Un financement via le crowdfunding… et une subvention

Le coût d’une telle formation (16 semaines) est estimé à 1 200 euros pour chaque élève. Afin de financer le projet, les fondateurs de l’école ont donc dû lancer une campagne de crowdfunding. Entre le 12 avril et le 23 mai 2016, la campagne de financement participatif a ainsi rapporté 66 000 euros provenant de donateurs de tous âges et de toutes classes sociales. Leur seul point commun : tous se sentent concernés par le destin de ces réfugiés qui vivent maintenant en Europe. La somme ainsi récoltée a permis la mise en place de la première session de formation. À défaut de fonds publics, la somme gagnée via cette campagne de crowdfunding a été leur seule ressource. « De nombreuses institutions nous ont encouragés, mais souhaitaient que l’on fasse nos preuves avant de s’engager financièrement avec nous. C’est notamment le cas d’institutions qui dépendent de l’État », explique Héloïse Nio. Pour la seconde session, qui a débuté en novembre 2016, des subventions sont tombées en décembre dernier : le ministère de l’Intérieur a financé la formation de 38 élèves. La seule condition imposée : que les apprenants soient « réfugiés statutaires ».

Les élèves de la deuxième session de l’école de Thot sont d’ores et déjà en pleine préparation de leur diplôme de fin de formation. Des examens blancs ont été organisés en février 2017, et ils devraient obtenir pour de bon leur diplôme en avril. Ce « papier » officiel est pour la plupart d’entre eux la première clé afin de s’intégrer culturellement, socialement, et économiquement. Le diplôme, s’il est la première étape indispensable sur ce chemin, doit s’accompagner d’un suivi sur le long terme. C’est dans cet esprit que l’association à l’origine de l’école continue à travailler avec des acteurs de terrain, comme le bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM) et le centre Primo Levi, pour répondre concrètement aux demandes et soucis des réfugiés. Le soutien va de l’aide à l’obtention d’un logement pérenne à une mise en relation avec des avocats spécialisés ou d’entreprises susceptibles d’embaucher les anciens élèves ayant les papiers adéquats.

L’école semble avoir prouvé son utilité publique en étant désignée lauréat de la « France s’engage », dispositif mis en place par le Président François Hollande pour récompenser les meilleures initiatives sociales. Cette récompense assure également à l’association des revenus pour une durée de trois ans. Il ne reste plus qu’à tenir le cap d’une mission aussi délicate qu’indispensable.

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L’école Thot permet à des dizaines de primo-arrivants originaires des quatre coins du monde d’obtenir leur tout premier diplôme.

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Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Au printemps 2016, la première campagne de financement participatif a rapporté 66 000 euros provenant de donateurs de tous âges et de toutes classes sociales.
Le coût de chaque formation (16 semaines) est estimé à 1 200 euros.
Pour la seconde session, débutée en novembre 2016, des subventions du ministère de l’Intérieur ont permis de financer la formation de 38 élèves.