Elles Dansent : des pas de deux pour faire reculer le cancer

Depuis sept ans, l’association Elles Dansent invite les malades du cancer à s’évader à travers des cours de danse. Une leçon de vie que nous avons suivie au rythme de la salsa avec Aude Michon, sa fondatrice, dans deux lieux : L’Atelier de la Fondation Cognacq-Jay et l’Institut Gustave-Roussy.

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« Vos chevilles sont souples, vos genoux sont souples, soyez bien installés sur vos talons et pensez à respirer ! » Tee-shirt vert bouteille, pantalon blanc, cheveux noués en queue de cheval, Aude Michon donne les premiers conseils à ses trois élèves. Avant de répéter les pas de base de la salsa et de la bachata (une danse originaire de Dominique), Cathy, Claudine et Jean-Laurent doivent s’échauffer en ce mercredi 8 juillet. Et la cour ensoleillée de L’Atelier Cognacq-Jay à Paris, est toute indiquée pour se mettre en jambes. Tutoiement de rigueur et sourire généreux, Aude donne le ton : tout le monde est là pour le plaisir d’un moment partagé. Le cadre aussi incite à la détente. Situé dans le sixième arrondissement de la capitale, au cœur d’un hôtel particulier joliment aménagé, L’Atelier est l’une des structures qui accueille les activités de l’association Elles Dansent. Les cours de danses latines s’inscrivent logiquement dans l’offre globale de ce lieu de ressources et de mieux-être pour les hommes et femmes atteints du cancer.

 

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Aude n’est pas la seule à la manœuvre. Une quinzaine de bénévoles, au sein de son association, proposent à l’année diverses activités comme des cours de danses latines (durant ou après le traitement), ou des interventions dansées au chevet des patients à l’institut Gustave-Roussy de Villejuif. Dans une autre vie, cette jeune quadragénaire a exercé comme notaire. Et puis son amour de la danse, discipline qu’elle pratique depuis l’âge de quatre ans, l’a rattrapée. Il y a huit ans, elle a décidé de s’y consacrer à plein temps, d’abord à travers l’association Etincelles, puis en créant sa propre structure, Elles Dansent, en 2013. « J’ai une nature solaire et joyeuse et cela me fait du bien de pouvoir l’exprimer ainsi », explique Aude qui souligne le pouvoir thérapeutique de la danse et la musique. « Quand je danse, les patients me disent qu’ils sentent moins les effets de la chimio, que les nausées sont moins fortes. » En 2017, un rapport de l’Institut National du Cancer a pointé les bénéfices de l’activité physique auprès des malades en soins oncologiques, mettant notamment en valeur une réduction de la fatigue, une meilleure tolérance aux traitements et à leurs effets secondaires, un allongement de l’espérance de vie et une réduction du risque de récidives.

 

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Le cours de salsa se poursuit dans une salle au premier étage de L’Atelier Cognacq-Jay. Deux par deux, l’enseignante et les participants répètent les pas de base de la danse latine. « C’est un moment de partage qui nous permet d’oublier un peu ce qu’on vit au quotidien », insiste Claudine. Cette guadeloupéenne est arrivée à Paris en janvier 2020 pour une intervention chirurgicale. Avec le confinement, son séjour à Paris a finalement duré six mois. « Mon médecin m’a recommandé de participer à ces ateliers car j’étais en phase de déprime. Après mon opération, j’ai compris que je souffrais d’un cancer chronique. C’est une maladie que je dois surveiller en permanence, avec une alternance de chimiothérapies et de repos. Je regrette de ne pas avoir connu cette activité plus tôt. » Car Claudine est convaincue du bienfait de cet atelier pour « faire face aux effets secondaires du traitement ». « Le sport adapté nous permet de réaliser que nous avons encore de la ressource. Après une séance, je ressens une bonne fatigue, des douleurs musculaires comme le fait d’avoir mal aux abdos ! C’est signe que je suis bien vivante et cela m’encourage à continuer le combat contre la maladie. »

 

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Jean-Laurent est l’un des rares hommes à participer aux activités d’Elles Dansent. « J’avais besoin d’échanger avec d’autres personnes dans ma situation », explique ce père de quatre enfants, qui pointe que la pratique du sport, encouragée par les soignants, est parfois trop individuelle. Ici, l’enjeu est aussi collectif. « En participant à ce type d’activité, on peut s’exprimer plus librement qu’avec son entourage sur ce que l’on traverse. La discussion n’est pas toujours possible avec la famille que l’on cherche à protéger », reprend Jean-Laurent qui se souvient que sa fille s’est effondrée lorsqu’elle a appris son cancer. « Echanger avec d’autres malades et découvrir d’autres situations fait relativiser notre propre situation. Cela nous permet de la voir plus clairement. » La matinée se termine dans de grands éclats de rires : pas facile de ne pas s’emmêler les pieds dans l’enchaînement rigoureux des pas de salsa !

 

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15h30 tapantes, il est bientôt l’heure de commencer les danses au chevet à l’hôpital de jour de l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif. Aude s’isole dans un petit bureau afin de se préparer et revêtir sa tenue. Cette après-midi, elle a choisi parmi sa quinzaine de costumes celui de la fée clochette. « Revêtir un costume me permet de me sentir plus à l’aise. J’entre dans la peau d‘un personnage : cela crée du spectacle et une ouverture en faisant parler les gens. » Poussant un petit chariot sur lequel elle a posé ses deux téléphones portables qui lui servent de discothèque ambulante, Aude se lance dans l’un des couloirs de l’hôpital de jour. Au hasard des rencontres.

 

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Chambre 413, deux dames allongées dans des fauteuils reçoivent leur traitement. Aude est interpellée : l’une des deux patientes, Isabelle, l’a immédiatement reconnue. « Je pense à vous tous les jours pour ce moment de folie que vous avez mis la dernière fois ! » L’enthousiasme est communicatif. « Je m’en rappellerai toujours, c’était la seconde fois que l’on me faisait un soin et tout le monde dansait dans le couloir, c’était merveilleux. » Les deux femmes poursuivent la discussion avant de chalouper de concert au son d’un zouk.

 

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Dans la même chambre 413, il y a aussi Laurence, venue suivre sa chimiothérapie accompagnée de sa fille, Marine. La jeune femme accepte elle aussi de danser quelques instants avec Aude, sur un rythme afro, au style très enlevé. La maman, ravie, prend sa fille en photo. « Ça fait du bien de voir autre chose que des murs », se félicite Laurence. Et Isabelle de renchérir : « La présence des artistes à l’hôpital est merveilleuse. Cela touche tout le monde, que l’on sache danser ou non ! »

 

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L’apparition d’Aude sur le seuil du secrétariat de l’hôpital de jour déclenche les applaudissements de l’équipe. Beaucoup ne l’ont pas vue depuis plusieurs mois : le confinement a interrompu ses visites hebdomadaires. Pour ses retrouvailles, l’artiste se lance au son de Yalla de Calogero, une mélodie pleine d’énergie et de circonstances, ode au courage en hommage à sœur Emmanuelle. Elle termine sa chorégraphie dans les bras de Paquita Lannes, l’assistante médicale principale, qui a les larmes aux yeux. « Ici, c’est le tourbillon des chimios, avec beaucoup de stress tous les jours, témoigne Paquita. Le service a continué à fonctionner durant les trois mois du confinement mais c’était un stress supplémentaire et Aude nous a manqué. Quand elle arrive dans le service, nous nous obligeons à faire une pause. C’est un peu inhabituel mais cela nous aide à faire retomber la pression. »

 

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Nouveau couloir de l’hôpital de jour et rencontre de Jean-Paul qui a souhaité écouter une salsa. « Je rêve d’aller à Cuba et la musique fait déjà voyager », sourit-il. Le patient est très admiratif de la danseuse, qui finit sa prestation par une révérence. Depuis sept mois, cet habitant de la Meuse fait régulièrement quatre heures de route pour venir suivre son traitement à Gustave-Roussy. Cette journée est particulière pour lui, son quarante-deuxième anniversaire de mariage, qu’il va passer sans son épouse, alors un peu de distraction n’est pas de refus. Le patient fait volontiers une pause dans la lecture de son roman pour apprécier le spectacle et discuter quelques instants.

Déjà, la fée clochette poursuit sa visite dans les couloirs de l’hôpital de jour. Durant l’après-midi, elle est accueillie avec beaucoup de bienveillance, comme nous qui la suivons pas à pas. Parfois, certains malades préfèrent rester en tête à tête et demandent de fermer la porte. Lors de ces séances de danse au chevet, il arrive qu’Aude monte dans les étages de l’Institut Gustave-Roussy pour accompagner des patients en fin de vie.

 

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Chambre 308, Emilie accepte la proposition d’une courte initiation à la salsa. Evoluer au rythme de Besame  avec un cathéter au bras n’est pas un exercice très évident mais la jeune femme s’y plie volontiers. « Même pour un court moment, c’est très sympa », dit Emilie. La jeune patiente, qui travaille en pédiatrie, connaît le principe des clowns à l’hôpital « qui apportent une bonne distraction aux enfants ». Pourtant, les interventions artistiques à l’hôpital auprès d’adultes restent une exception. Très peu d’associations proposent des interventions dansées au chevet des malades. Le projet Elles Dansent à Gustave-Roussy est d’ailleurs arrivé un peu par hasard. « L’infirmière cadre que j’ai rencontrée au départ voulait remettre un peu de joie dans un service qui avait été traumatisé par une série de décès de malades. Elle cherchait plutôt des musiciens et des chanteurs mais ne trouvait pas, et c’est comme ça que j’ai débuté mes interventions. » Depuis Aude n’envisagerait pour rien au monde d’arrêter. « Après chaque danse au chevet, je rentre à la maison avec un sentiment d’accomplissement pour moi et pour les autres. C’est ici que je me sens vraiment heureuse. »

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Données en plus

Plus de 400 personnes accompagnées depuis 2013
Dix heures de cours de danse par semaine, 5 stages annuels, 7 ateliers annuels, 2 spectacles annuels…
Quatre professeurs animent les cours de danse dans des hôpitaux partenaires (Saint-Louis, Pompidou HEGP, hôpital privé des Peupliers) ou des structures externes comme le Studio de danse Harmonic, le gymnase Charles Moureu ou L’Atelier Cognacq-Jay.
Les cours destinés aux patients dans les hôpitaux de même que les danses aux chevets sont gratuits. Les cours nécessitent une adhésion annuelle à l’association pour couvrir l’assurance et les frais de fonctionnement (40€).