L’Esper, faire vivre l’ESS à l’École

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La boutique solidaire New Love du collège Beaumanoir de Ploërmel en Bretagne, soutenue par l’Esper, est tenue par des élèves de troisième. Les vêtements sont vendus au kilogramme. ©© Elisabeth Schneider

Association qui fédère des structures en lien avec l’Éducation nationale, l’Esper (L’économie sociale partenaire de l’école de la République) œuvre pour diffuser l’économie sociale et solidaire au sein des établissements scolaires. Avec le soutien d’organisations membres et partenaires, elle met à disposition des écoles des outils pédagogiques et accompagne les élèves et les enseignants dans la mise en place de leurs projets autour de l’ESS.

Une boutique solidaire au sein d’un collège en Bretagne, dont s’occupent des élèves de Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté), la vente à prix symbolique de fruits et de légumes invendus, par des élèves de troisième prépa-métiers, à La Réunion, la création d’une Amap par des élèves de BTS en partenariat avec un maraîcher bio de la Vienne, un atelier de collecte et de réparation de vélos offerts ou vendus à prix social et solidaire par des collégiens de l’Isère… Voici quelques exemples d’initiatives instillées par des professeurs au sein de leur établissement scolaire et qui ont bénéficié du soutien de l’Esper.

Un dispositif qui fédère nombre d’institutions « scolaires »

L’Économie sociale partenaire de l’école de la République est née fin 2010 sous forme d’association. Elle succède alors à une structure bien plus ancienne, le CCOMCEN (Comité de coordination des œuvres mutualistes et coopératives de l’Éducation nationale), un GIE créé en 1972 et regroupant des associations, des coopératives et des mutuelles. L’objectif de cette association répond à son intitulé : pour l’éducation et la sensibilisation des jeunes à l’économie sociale et solidaire, de la maternelle à l’université. Sur le même modèle que le CCOMCEN, elle réunit 42 structures membres, principalement des associations (29), mais aussi des mutuelles et coopératives (7) et des syndicats (6), tous issus du monde de l’éducation. « Nous travaillons énormément avec des structures en région comme la MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale), la Maif (Mutuelle assurance des instituteurs de France), la Casden (banque coopérative de la fonction publique française), ou la Ligue de lenseignement, qui sont des membres très actifs, à la fois au niveau national et local, expose Agathe Ribas, responsable des programmes d’éducation à l’ESS au sein de l’Esper. Nous travaillons aussi de plus en plus avec des syndicats, comme UNSA Education et SE-UNSA, avec lesquels nous proposons dans différentes académies des formations à l’ESS aux enseignants. »

L’Esper accompagne ainsi des projets grâce à des correspondants partout en France, tous bénévoles, issus des structures membres, et dans cinq régions en partenariat avec des coordinateurs locaux salariés au sein des CRESS (Chambres régionales de l'économie sociale et solidaire).

« Les enseignants nous demandent le plus souvent des interventions pour faire découvrir l’ESS en classe, note Sophie Caldaguès, chargée d'accompagnement du réseau national des correspondants régionaux au sein de l’Esper. Ils ont eu l’information concernant ces interventions via le rectorat, une newsletter, ou le bouche à oreille. Ils s’intéressent à ce sujet, sachant que l’ESS est peu étudiée dans les programmes scolaires. Ils essaient d'aider les élèves dans leur orientation en leur proposant des alternatives porteuses. » Généralement, l’enseignant commence par une séance d’initiation pour observer l’intérêt (ou non) de ses élèves, pour ensuite s’orienter vers le dispositif Mon ESS à l’école, qui permet la mise en place d’un projet de plus grande envergure avec la création d’une structure de l’ESS au sein de la classe.

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Au collège Beaumanoir à Ploërmel, les élèves de troisième en Segpa (Section d'enseignement général et professionnel adapté) récupèrent et trient des vêtements, qui seront vendus dans la boutique solidaire dont ils s’occupent. ©© Elisabeth Schneider

Mon ESS à l’école, la première brique d’un vaste édifice

« Nous avons commencé notre partenariat avec le dispositif “Mon ESS à l’école” à la fin de l’année scolaire 2018, présente Cécile Roy, professeur de troisième Segpa qui est à l’initiative de la boutique solidaire de seconde main New Love, au collège Beaumanoir à Ploërmel. Nous avons été mis en lien avec l’OCCE (Office central de la coopération à l’école) pour l’ouverture d'un compte bancaire, et avec différents partenaires et différents réseaux comme le Galais (monnaie locale), puis nous avons été aidés pour le statut juridique, pour communiquer, gagner en visibilité. Ce dispositif permet aussi la venue d’intervenants comme hier, pour expliquer aux élèves de Segpa comment gérer un budget, ou une autre en début d’année sur les principes de l’économie sociale et solidaire. »

Mon ESS à l’école s’adresse ainsi aux élèves du second degré : collège, lycée général et technologique, lycée professionnel, MFR (Maison familiale rurale), BTS, et à leurs enseignants.« Depuis 2016, le nombre de projets “Mon ESS à lécole” est croissant, puisque nous sommes passés de 30 projets à 150 à ce jour », constate Agathe Ribas. Et ce sont les filières professionnelles, tous niveaux confondus, qui sont les plus demandeuses. « J'ai découvert Mon ESS à lécole” grâce à une élue de la Maif. Ensuite, j'ai inscrit notre projet sur le site de l’Esper », détaille Nicole Jue, enseignante à La Réunion. Avec sa classe de troisième, elle a initié la Tant solidaire, qui permet de distribuer fruits et légumes à une population locale en situation de précarité. Les choses se sont enchaînées : rendez-vous téléphonique avec une salariée de L'Esper à Paris, formation en distanciel, rencontre avec d'autres professeurs au niveau national et des acteurs de l'ESS au niveau local.

Une valorisation à tous les niveaux

L’apport de ces initiatives en lien avec l’ESS se manifeste de différentes façons, aussi bien pour les élèves que pour les établissements. Selon Virginie Truelle, directrice de la Segpa au sein du collège Beaumanoir, « les personnes qui visitent le collège lors de portes ouvertes sont étonnées que des élèves puissent gérer une boutique de cette manière-là. Ce projet les valorise beaucoup, et comme cette boutique est ouverte à tous, elle valorise également tout le collège. Par ailleurs, nous avons de nombreux partenariats avec des associations locales, ce qui contribue à nous ancrer sur le territoire. » Et ce n’est pas sans répercussions pour les élèves. « Cette boutique m’est utile pour construire mon futur projet professionnel. Ma sœur travaillait déjà dans cette boutique et en cinquième j’ai commencé à y venir le midi. Ça nous apprend à nous organiser, à voir si des rayons sont vides, et à prendre des décisions seules », se félicite Gwendoline Rouxel, élève de troisième Segpa. Au diapason, son camarade, Gwendal Guillotin, qui a participé à la boutique solidaire dès la sixième dans le cadre du « club boutique », qui permet le mardi midi aux élèves de Segpa qui le souhaitent de participer à cette activité (comme d’autres iraient au club échecs, théâtre, etc.), ajoute : « Cette boutique nous aide à savoir vivre ensemble, et à savoir communiquer. Et nous pouvons transmettre aux autres élèves quand on est en troisième. » La classe de troisième est en charge du lieu, et chaque année la transmission est prévue auprès des élèves de quatrième.

Un des points forts de ce dispositif est d’impliquer différents professeurs et différentes matières dans la mise en forme du projet. Par exemple, le logo de la boutique sera dessiné pendant les cours d’arts plastiques, le texte des flyers présentant le lieu sera réalisé lors des cours de français. Ainsi, Audrey Hochet et Maryline Rouaud, professeurs des écoles de la sixième à la troisième au collège Beaumanoir, qui travaillent en lien avec la boutique solidaire, peuvent constater les effets bénéfiques pour leurs élèves, depuis la mise en place effective du projet en 2019. « Certains élèves se sont beaucoup ouverts en quatre ans à force daccueillir les clients, répondre à la presse, parce que cette boutique fait beaucoup parler. Ce sont des élèves, qui ont été en échec et ont pris du retard, et ils ont été persuadés à un moment d’être bêtes ou nuls. Cela leur apporte donc confiance et ambition et leur permet de voir ce qui peut leur convenir le mieux comme métier. »

Grands bénéfices et petits prix

Les clients de cette boutique, située dans l’enceinte du collège et ouverte le vendredi après-midi, peuvent bénéficier de prix très bas (1 € le kilogramme de vêtements). Parmi les clientes régulières, Nayl Sanela, mère de quatre enfants, dont une fille en cinquième Segpa qui fait partie du club boutique, se réjouit de l’ouverture de ce lieu. « C’est une très bonne idée, car cela permet de redonner vie à des vêtements. Et des parents, qui ne peuvent pas s’acheter des vêtements en boutique, peuvent se faire plaisir, sachant que les élèves font tout pour que cela ressemble à une boutique, avec un accueil chaleureux. Pour mes enfants, jai pu acheter 7 vêtements pour 3 €, étant donné la vitesse à laquelle ils grandissent, c’est suffisant ! Ma fille adore cette boutique et je la trouve épanouie. » Seul bémol : la communication, selon cette mère, qui a l’impression qu’il s’agit d’un aspect à développer, un point de vue que partagent les protagonistes et sur lequel ils s’emploient. Élargir la communication figure également au cœur des préoccupations de l’Esper. 

À 9 000 kilomètres de là, parmi les projets récemment développés au sein du dispositif, la Tant solidaire a été « lancée » au sein du collège Terrain Fayard à Saint-André de La Réunion. Depuis novembre 2021, des élèves de troisième prépa-métiers, accompagnés de leur enseignante et du foyer socio-éducatif du collège, proposent une fois par mois des paniers (« Tant » en créole) de fruits et légumes à un prix symbolique aux habitants de Fayard. Il s’agit d’invendus des producteurs locaux. Par ailleurs, un lopin de terre de 400 mètres carrés a été mis à disposition par la MFR (Maison familiale et rurale) afin de faire pousser fruits et légumes. « Ce projet est né à la suite d’échanges entre les élèves sur une action à mettre en place en cours d’année, qui soit innovante et qui demande l'implication de toute la classe. Nous avons choisi de vendre des paniers de fruits et de légumes à un prix symbolique à des familles dans le besoin. En effet, beaucoup de familles dans le secteur où se trouve le collège vivent du RSA et ont du mal à s'acheter des produits frais », explique Nicole Jue, professeur à l’origine de l’initiative.

 

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À Saint-André de La Réunion, des collégiens disposent d’un lopin de terre pour faire pousser des fruits et légumes avec le soutien de la Maison familiale et rurale. ©© L’Esper

 

La semaine de l’ESS à l’école, un révélateur d’énergies

L’enseignante a pu compter notamment sur le soutien de partenaires institutionnels, comme la Maif ou la Cress de la Réunion. « À la Réunion, contrairement à la métropole, les enseignants sont davantage portés sur Le mois de lESS, et ses actions pendant le mois de novembre », constate Sophie Caldaguès. Le Mois de l’ESS – rendez-vous annuel et national, permettant aux entreprises, organisations et collectifs de faire connaître l'ESS au plus grand nombre –  est coordonné par ESS France, au niveau national et porté par les Chambres régionales de l’économie sociale et solidaire (CRESS), au sein de chaque région. L’Esper siège d’ailleurs au conseil d’administration d’ESS France et y préside la commission de sensibilisation à l’ESS. « C’est notre lien institutionnel et nous travaillons avec eux sur l’outillage pédagogique et sur différents sujets un peu plus opérationnels. De leur côté, ils participent à nos comités de pilotage nationaux. Nous interagissons beaucoup pour porter une voix commune sur l’ESS et son importance, et donc pour nous spécialement en milieu scolaire », précise Agathe Ribas.

Dans la lignée du Mois de l’ESS, il existe en milieu scolaire la Semaine de l’ESS à l’école. « Il s’agit d’actions ponctuelles de sensibilisation à l’ESS que nous pouvons adapter à un public plus jeune. En moyenne, 200 établissements scolaires (école primaire, collège, lycée, université) y participent tous les ans », détaille Agathe Ribas, ce qui en fait l’événement majeur de l’Esper. La sixième édition se tient du 28 mars au 2 avril 2022. Enfin, le troisième champ d’action de l’Esper concerne la documentation et la formation, là aussi en lien avec les organisations membres. « Nous recensons des outils pédagogiques, créés par des structures membres ou partenaires de l’Esper. Nous les présentons sur notre site internet, nous en faisons la promotion auprès des enseignants. Nous avons également un groupe de travail qui élabore des ressources pédagogiques, là encore disponibles en ligne en libre accès pour enseigner l’ESS et ses valeurs en classe. »

Accroître la notoriété du dispositif pour faire croître les projets inscrits

Financée par les cotisations de ses 42 organisations membres, par les pouvoirs publics via le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports et le Secrétariat d’État à l’économie sociale solidaire et responsable, ainsi que des organisations partenaires, elle dispose d’un budget annuel de 460 000 €. Elle s’appuie sur 35 correspondants régionaux bénévoles, un bureau et un conseil d’administration, et elle compte quatre salariées au sein de son siège à Paris. « Chaque année, nous réfléchissons aux possibilités d’élargir notre visibilité auprès des équipes éducatives et des professionnels de lESS, puisque ce sont des structures que nous voulons toucher de plus en plus, afin de pouvoir organiser des temps de rencontre dans les classes. Nous souhaitons également proposer de façon plus systématique des stages de découverte de léducation à lESS au Plan académique de formation (formation continue des enseignants) de toutes les académies », expose Agathe Ribas. L’objectif : que le nombre de projets accompagnés continue de croître. L’Esper envisage également un élargissement éventuel à de nouvelles structures en lien ou non avec l’éducation, mais partageant les mêmes valeurs.

 

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La professeur Cécile Roy, dans sa salle de classe, avec des élèves de Segpa, qui ont pu bénéficier de la venue d’intervenants pour leur présenter les fondements de l’ESS. ©© Elisabeth Schneider

 

En attendant, La Scop Véloscopie a valeur d’exemple à suivre. Créé en 2017 avec une vingtaine d’élèves du collège de Saint-Chef (Isère) par Nicolas Jouffrey, professeur d’EPS, cet atelier de réparations de vélos (récupérés ou donnés) sont revendus à prix bas ou distribués à des associations. Entre-temps, les élèves les ont démontés, et réparés, les plus âgés transmettant leur savoir aux nouveaux entrants. « C’est un projet assez remarquable, notamment parce quil dure depuis quatre ans, se félicite Agathe Ribas. Grâce à cette pérennité, il prend de l’ampleur chaque année, en engageant par exemple des élèves différents. Ce projet est ancré dans leur tête, sur le territoire et il a un impact local. C’est notre but ultime : que les jeunes aient suffisamment bien intégré les principes pour pouvoir les transmettre à d’autres élèves. »

 

En savoir plus

Données en plus

L'Esper est signataire de deux accords-cadres en 2013 et 2014 avec les ministères de l’Éducation nationale, de l’Économie sociale et solidaire et de l’enseignement supérieur. Elle promeut les cinq piliers de l’ESS, à savoir : une économie permettant l’émancipation, caractérisée par la non-lucrativité, la gestion désintéressée, la primauté de la personne sur le capital et la gestion démocratique.