Dossier / Social made in USA

Wash & Learn transforme les lavomatics en tiers-lieux éducatifs

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Une laverie du programme Wash & Learn à Morrisania, quartier très pauvre du Bronx à New York, avec des jeunes du coin profitant d’ordinateurs. Image extraite de la vidéo « "Wash & Learn" Pop-Up Library Program in the Bronx ».

Et si l’on pouvait utiliser les temps morts en laverie automatique comme des moments privilégiés d’apprentissage, d’éducation et de vie familiale ? Aux États-Unis, de nombreux acteurs se sont unis pour faire de ces lieux de nettoyage de ses affaires de petites bibliothèques au service des plus jeunes et des plus fragilisés qui, le plus souvent, n’ont que très peu accès à la culture

Quelques ordinateurs et tablettes, un petit canapé cosy, une étagère garnie de livres, des crayons, des albums à colorier, un tableau magnétique avec les lettres de l’alphabet et un plein panier d’enfants affairés et souriants : bienvenue au Lavomatic ! C’est dans ce cadre inattendu que Libraries Without Borders (LWB), la branche américaine de l’ONG Bibliothèques Sans Frontières, expérimente depuis peu un programme évolutif visant à offrir un accès à l’éducation, à l’information et à la culture à des communautés urbaines défavorisées. Car dans le pays le plus riche de la planète, 32 millions d’adultes ne savent pas lire…

Une première expérience dans le Bronx

C’est à Morrisania, l’un des coins les plus pauvres du Bronx new-yorkais, que l’expérience a débuté. En 2017, LWB s’est dégotté deux partenaires (dont la LaundryCares Foundation) pour implanter dans une laverie automatique de ce quartier un dispositif estival baptisé Wash & Learn (« Laver et Apprendre »). À l’heure du lancement, l’ambition était modeste : aider des personnes à rédiger leur CV puis à postuler en ligne pour des emplois en leur fournissant l’accès gratuit à un Internet dont elles sont privées.

Mais pourquoi avoir choisi un tel lieu ? C’est en arpentant New York qu’Allister Chang, directeur de LWB à l’époque, en a identifié les atouts : « J'ai essayé les coins de rue, raconte-t-il sur le site de l’association, les parcs, les stations de métro, mais les gens couraient toujours d'un endroit à un autre. Ce n'est que lorsque je suis passé devant un lavomatic que je me suis dit : “Voici l'endroit parfait pour une bibliothèque !” Dans les parcs, la nature peut jouer contre vous. S’il pleut, il n’y a personne. S’il fait trop beau, il est impossible de lire un écran d’ordinateur. Quant aux gares et aux coins de rue, ils sont peu propices à l’arrêt des habitants, toujours pressés. Dans les laveries automatiques en revanche, les gens ont du temps et cherchent souvent quelque chose à faire ». Un public captif en quelque sorte, coincé à attendre, pendant une heure et demie en moyenne, la fin des cycles de lavage et de séchage. Mais aussi un public choisi, car les laveries automatiques sont fréquentées, 7 jours sur 7, et parfois 24 heures sur 24, par les catégories les plus pauvres de la population, pour lesquelles l'accès à la culture est en général aussi compliqué que limité. Sans compter que les adultes sont bien souvent accompagnés de jeunes enfants, qui eux aussi s’y ennuient. Des endroits tout trouvés, donc, pour toucher des personnes ne fréquentant pas ou trop peu les bibliothèques publiques, dont ils ignorent d’ailleurs le plus souvent qu’elles dispensent gratuitement des cours et des formations.

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À New York dans le Bronx, un père profite avec sa fille des livres pour enfants d’un lavomatic de son quartier

Legal Literacy, un programme d’accès aux ressources essentielles pour tout citoyen

Pour leur fournir des services adaptés, LWB a mobilisé un de ses dispositifs, nommé Legal Literacy. Ce programme était déployé à l’origine dans des écoles, des centres communautaires et des églises de Washington, de Providence et de quelques autres villes, pour accompagner des publics fragiles dans leurs démarches administratives et juridiques, en matière de logement ou de santé par exemple. S’appuyant sur des partenariats avec des bibliothèques et des associations locales, l’ONG a donc compilé et simplifié des informations de base, puis formé des bénévoles pour en offrir l’accès aux personnes en difficulté. Avec l’idée de toucher les publics concernés là où ils se trouvent. Et ainsi résoudre des enjeux pratiques essentiels : Comment remplir sa feuille d’impôts ? Comment se créer un e-mail ? Comment rédiger un curriculum vitae ? Comment s’inscrire à l’assurance maladie ? Comment postuler à en emploi ? Mais aussi : quelles activités faire avec ses enfants, à la maison, pour favoriser leur réussite à l’école ? Comment les aider pour leurs devoirs ? Autant d’aides et de conseils précieux pour des personnes qui n’ont chez elles ni ordinateur ni connexion Internet, et sont donc privés d’un outil indispensable à la vie sociale d’aujourd’hui. Tout naturellement, ces ressources créées pour le programme Legal Literacy ont donc intégré l’opération Wash & Learn.

Deuxième test : diffusion des ressources dans trois laveries de Detroit

Après le test initial dans le Bronx, c’est à Detroit, l’une des villes les plus pauvres du pays, littéralement dévastée depuis la fermeture des usines automobiles après 2008, que LWB a poursuivi et enrichi son projet pilote, installant un point d'accès Wi-Fi et des équipements informatiques dans trois laveries automatiques de la ville. La mise à jour de ces lieux a été rendue possible grâce au développement par l’association d’un outil-clef en open source. Le KoomBook est une bibliothèque numérique mobile autonome, se rechargeant grâce à un panneau solaire intégré. De la taille d’un livre, l’appareil crée un « hotspot », c’est-à-dire une borne Wi-Fi sur lequel peuvent se connecter smartphones, tablettes et ordinateurs. Il met ainsi à disposition des usagers les nombreuses ressources chargées en son sein : une plateforme éducative (Khan Academy), Wikipédia, des extraits de la bibliothèque virtuelle Gutenberg, une sélection de vidéos TED, et bien d’autres contenus pédagogiques (cours en ligne, e-books, vidéos…), destinés à tous les âges et sélectionnés en partenariat avec la bibliothèque publique de Detroit. Lorsqu’il est connecté à Internet, le KoomBook se met à jour et partage dans le cloud tous les contenus créés localement. Les usagers peuvent consulter les contenus, les télécharger et en charger d’autres pour les partager.

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Le Koombook de Libraries Without Borders.

 

Mais l’initiative de Libraries Without Borders s’inscrit aussi dans un mouvement plus large, à l’attention spécifique des jeunes enfants. LaudryCares, une organisation philanthropique financée par les propriétaires de laveries automatiques mais aussi Too Small to Fail, la fondation de Chelsea Clinton, fille de l’ancien Président des Etats-Unis, testent en effet depuis 2015 le potentiel des laveries en libre service comme lieu de développement de la « littératie » des tout petits, pour lesquels les cinq premières années sont cruciales dans le développement cérébral. Un ensemble d’initiatives dans ce sens a déjà été mis en place : des journées spéciales combinant cycles de lavage gratuit, événements festifs et activités pour les enfants ; ou encore « Wash Time Is Talk Time » (« Un cycle de lavage = un temps de discussion »), un ensemble de ressources distribuées à 5 000 laveries à travers le pays pour favoriser les échanges et les interactions entre parents et enfants. Et la « Wash and Learn Initiative », qui vise à faire de ces lieux des extensions des bibliothèques publiques, proposant un maximum de leurs services.

« Nous aimerions, à terme, que ce programme devienne national, expliquait il y a deux ans Allister Chang, que les laveries automatiques du pays deviennent des lieux de culture où chacun puisse y trouver ce dont il a besoin : accompagnement, aide et information. Ce qui ne pourrait se faire sans nos partenaires, notamment les employés des laveries, au contact direct des familles. »

Équiper les lavotamics pour faire reculer la fracture éducationnelle

De fait, l’investissement personnel des gérants et des employés de lavomatics a joué un rôle crucial dans la réussite du projet. LWB cite ainsi un propriétaire ayant acheté un jour pour 150 dollars de snacks aux enfants présents, et un autre qui a imprimé à ses frais des flyers pour informer les riverains des nouveaux services proposés par son établissement. Mais bien d’autres bénévoles ont porté l’initiative, notamment des instituteurs venant régulièrement accompagner les enfants, pour les aider à faire leurs devoirs notamment. L’éducation des plus jeunes est ainsi devenue le principal enjeu du programme Wash & Learn. Un projet dans lequel beaucoup d’acteurs locaux se sont déjà investis. En 2018, la bibliothèque publique de Chicago et LWB ont par exemple lancé Laundromat Story Time : un jour par semaine, les enfants peuvent venir lire, écouter des histoires, chanter ou jouer à des jeux éducatifs dans une laverie d’un quartier déshérité de cette ville. Là où plus de 60% des ménages ne possèdent aucun livre pour enfants. Car à l’échelle nationale, dans les quartiers les plus pauvres des Etats-Unis, on trouve à peine un livre pour 300 enfants. Or l’accès à des supports de lecture en dehors de l’école est décisif pour développer leur vocabulaire et leur expression, lesquels détermineront par la suite leurs réussites scolaire et professionnelle.

« Il s’agit ici d’égalité des chances, insiste Allister Chang. Pendant les vacances scolaires, les familles aisées peuvent envoyer leurs enfants poursuivre des activités de littératie et d’éducation. Les familles pauvres ne le peuvent pas. » Avec Wash & Learn, ces enfants défavorisés peuvent emporter chez eux des livres mis à disposition, des ordinateurs leur sont accessibles en permanence, et des accompagnants viennent régulièrement les initier à la lecture, à l’écriture et à la pratique des outils numériques. Les lavomatics sont-ils donc appelés à devenir des « tiers-lieux » éducatifs ?

Combler les manques des plus jeunes et plus défavorisés

L’accueil public a été positif. « Nous avons une laverie automatique en bas de chez nous, témoigne un père de famille, mais nous parcourons six pâtés de maison pour venir à celle-ci, parce qu’elle possède cet espace de littératie. ». Un autre détaille : « On aime beaucoup cet endroit parce qu’au lieu de donner à nos enfants notre téléphone (pour les occuper), nous pouvons lire ensemble. » « Il y peu d’endroits comme ça dans notre communauté, renchérit une mère de famille. Nous venons ici chaque semaine et maintenant mon enfant a quelque chose à faire. Il me demande : “Maman, est-ce qu’on peut aller jouer au lavomatic ?” »…

Cet été 2019, c’est à Baltimore, autre ville particulièrement pauvre du pays, dont les habitants sont en grande majorité afro-américains, que Wash & Learn a ouvert de nouveaux espaces de littératie, pour petits et grands. Là encore, LWB s’est associé à des partenaires locaux pour équiper d’outils numériques quatre laveries dans des zones où l’accès à Internet fait défaut (75 000 foyers de cette ville en sont démunis). Des bénévoles y assurent notamment, à raison de 10 heures par semaine, des formations à la pratique numérique, encourageant et aidant les néophytes à dépasser leur appréhension face à cet outil inconnu.

Essaimer dans les communautés en constituant une coalition du savoir partagé

Deux ans et demi après le lancement de ce programme pilote, LWB a noué des partenariats avec des bibliothèques publiques et des structures associatives dans neuf États américains pour implanter la Wash & Learn Initiative. Cet effort pour l’égalité digitale est ainsi opérationnel dans des laveries de Detroit, Baltimore, Minneapolis-St. Paul, Oakland San Antonio, Durham… LWB, la LaundryCares Foundation et Too Small to Fail ont aussi créé la Laundry Literacy Coalition, une structure nationale fédérant des bibliothèques et des associations communautaires afin de partager les pratiques et les outils, mais aussi de les évaluer pour les améliorer.

Cette coalition ambitionne de distribuer du matériel de littératie de qualité à un maximum de lavomatics des quartiers urbains défavorisés du pays. Pour cela, elle construit pas à pas un large réseau de fondations, entreprises, écoles, universités, et bien sûr de propriétaires de laveries. Et elle a mis au point un kit de matériel permettant d’y créer des espaces ludiques d’apprentissage pour les jeunes enfants. Développés avec l’aide de spécialistes de la petite enfance, ces « Family Read, Play & Learn Kits » permettent de créer entre les cycles des machines à laver des environnements sûr, amusants et attractifs pour apprendre, lire et jouer en famille durant le temps d’attente. Des études indépendantes ont d’ores et déjà montré leur efficacité.

« Les enfants sont tellement excités quand ils passent la porte et découvrent cet espace qui leur est consacré, témoigne une propriétaire de laveries à St. Ansgar, dans l’Iowa. En tant que propriétaires de laveries, nous avons un rôle vital dans la communauté, et ces kits facilitent les relations que nous entretenons avec les enfants et avec les parents dans les quartiers que nous servons. Dans une de nos laveries, nous avons même enlevé des machines pour dégager un espace pour la littératie – et cela s’est traduit par une augmentation des bénéfices du magasin. Avoir ces espaces montre que l’on prête attention aux familles, et cela nous démarque des autres laveries qui n’en ont pas… ».

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Une laverie du programme Wash & Learn à Morrisania. Image extraite de la vidéo « "Wash & Learn" Pop-Up Library Program in the Bronx ».

 

Les kits « Family Read, Play & Learn Kits » sont disponibles en quatre tailles et peuvent facilement être customisés pour s’adapter aux espaces voire au budget. Ils proposent notamment un catalogue de cinquante livres, plus un abonnement pour vingt autres chaque mois.

« Comme n’importe quelle bibliothèque publique, ces endroits du quotidien sont devenus des piliers dans les communautés, des lieux qui renforcent la confiance entre résidents et développent l’engagement citoyen », se félicitait récemment Adam Echelman, actuel directeur de LWB. Une telle réussite encourage la coalition à développer ces dispositifs à l’échelle nationale. La LaundryCares Foundation compte ainsi implanter des espaces pour les familles dans 600 nouveaux lavomatics d’ici mars 2020, tout en soutenant un large programme de recrutement et de formation de bénévoles. Too Small to Fail se chargera de son côté des recherches et des études d’évaluation. Avec l’ambition, à terme, de développer ces espaces dans un grand nombre des 30 000 laveries de quartier des États-Unis.

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« Wash Time Is Talk Time » (« Un cycle de lavage = un temps de discussion ») distribue un ensemble de ressources à 5 000 laveries des États-Unis pour favoriser les échanges et les interactions entre parents et enfants.
Aux États-Unis, 32 millions d’adultes ne savent pas lire et dans les quartiers les plus pauvres on trouve à peine un livre pour 300 enfants.
Les kits « Family Read, Play & Learn Kits » sont disponibles en quatre tailles et peuvent facilement être customisés pour s’adapter aux espaces voire au budget. Ils proposent notamment un catalogue de cinquante livres, plus un abonnement pour vingt autres chaque mois.
La LaundryCares Foundation compte ainsi implanter des espaces pour les familles dans 600 nouveaux lavomatics d’ici mars 2020, tout en soutenant un large programme de recrutement et de formation de bénévoles. Avec l’ambition, à terme, de développer ces espaces dans un grand nombre des 30 000 laveries de quartier des États-Unis.