Les Escales solidaires

Dans la métropole lyonnaise, les Escales solidaires accueillent des personnes isolées dans un environnement sécurisant et chaleureux, conçu pour favoriser les rencontres. Dans une démarche globale et en fonction des besoins, les bénévoles proposent aux personnes en situation de grande précarité un accompagnement socio-professionnel, mais aussi des ateliers culturels, artistiques ou de bien-être. L’approche se veut également participative afin que chacun reprenne peu à peu confiance en soi.

 

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Comme tous les jours ou presque, Jean-Marc, Coco, Nassima et Lili sont au rendez-vous. Réguliers des « Escales » lyonnaises depuis plusieurs années, ces « passagers » viennent partager un dîner au prix unique de 2 euros, cuisiné essentiellement à partir de produits issus des dons de la banque alimentaire. Ce lundi 21 septembre, Covid oblige, ces repas sont préparés par une équipe de trois bénévoles, toujours les mêmes chaque jour de la semaine. Car d’habitude, c’est la collaboration qui prime : passagers et bénévoles mettent ensemble la main à la pâte pour mitonner entrées, plats et desserts à imaginer le jour J. C’est bien là l’esprit des Escales solidaires : « Être un lieu ancré dans un quartier, ouvert à tous et valorisant les talents de chacun », explique Quentin Monéger, chargé de mission aux Escales solidaires à Lyon depuis janvier 2020.

 

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À l’origine, il y a un restaurant solidaire fondé en 1997, Le Bistrot des amis, qui accueillait des « passagers » du Train de Nuit, une structure d’hébergement d’urgence de l’association Habitat et Humanisme Rhône, destinée à des personnes sans domicile. L’ambition était de leur proposer un repas à prix minime tout en encourageant la convivialité et les rencontres. En 2005, le « Bistrot » prend de l’ampleur et intègre en son sein Habitat et Humanisme Rhône, dont l’action porte prioritairement sur des solutions immobilières plurielles pour un public précaire. En 2018, Le Bistrot des Amis devient L’Escale solidaire du 3 (c’est-à-dire dans le 3ème arrondissement de Lyon), avec le projet d’essaimer dans plusieurs quartiers de la métropole. Deux ans plus tard, les Escales du 3, du 6 et du 9 accueillent en moyenne chaque semaine une soixantaine de « passagers ».

 

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À l’instar d’Affou, ici à l’Escale du sixième arrondissement, les « passagers » se retrouvent dans l’un ou l’autre des trois lieux pour prendre un café, partager un repas, jouer aux cartes et bien sûr discuter. Le principe : « Que la table d’hôte soit un alibi à la rencontre », résume Quentin Monéger.

 

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« Je viens ici deux à trois fois par semaine », déclare Jean-Marc, 61 ans, cheveux grisonnants et chemise à carreaux rouge et noir. Logé par Habitat et Humanisme qui dispose de résidences sociales à deux pas des différentes Escales, Jean-Marc se considère comme un habitué. « Financièrement, ça m’aide, et puis ça me plaît de rencontrer des gens. » C’est ainsi qu’il s’est fait des amis : avec Coco, Nassima et Lili, ils se seraient ordinairement retrouvés à l’Escale du 3 cet après-midi pour jouer aux cartes. Mais à cause de la crise sanitaire, le lieu n’ouvre plus que pendant les repas et sur inscriptions. Pour l’heure, ils se retrouvent toujours devant ce point de rendez-vous incontournable du quartier, mais partent ensuite, à regret, dans le parc voisin pour leurs rituelles parties de coinche. 

 

Créer des lieux de socialisation

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En cuisine, Cathy, ainsi que Pascale et Mauro (en photo) sont les trois bénévoles de ce lundi. Ils s’activent : recension des restes de la veille, piochage dans les stocks puis délibération collective. « Ce soir, ce sera salade d’endives, spaghetti bolo et gâteau à la ricotta », tranche Pascale, cheffe de cuisine aujourd’hui, qui a remonté de la réserve plusieurs bocaux de sauce bolognaise. Cette fonctionnaire territoriale à la métropole de Lyon, bientôt à la retraite, voulait « être utile en faisant de la cuisine tout en partageant des moments de convivialité avec les passagers : c’est bien plus agréable qu’une assistance classique ». Pour cette énergique Lyonnaise, l’Escale se résume à « un rôle complémentaire par rapport à d’autres associations : ici on ne fait pas que nourrir les gens, le plus important c’est le contact ». 

 

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Quant à Cathy, elle assure la mission de capitaine de salle afin de veiller au bon déroulement de la soirée. Pour l’instant, elle tient le registre des inscriptions dont les 15 couverts du dîner sont âprement disputés (la capacité a été réduite de moitié à cause de la crise sanitaire). Des passagers toquent régulièrement à la porte pour demander s’il reste des places pour ce soir. « La plupart ont des logements, mais ce qui leur manque, ce sont des lieux de socialisation », analyse cette Lilloise habituée des maraudes. Ce qui l’a motivée dans ce projet ? « Contribuer à créer du lien, à faire que ces personnes se sentent moins seules ».

 

Un accueil de toutes et tous, sans étiquette

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À 19h30, le petit groupe formé devant la porte de l’Escale s’engouffre dans la pièce principale du lieu. Les convives prennent place sur des tables espacées. Exceptionnellement, les bénévoles viendront les servir à table pour éviter tout risque de contamination. Louis, 20 ans, vient aux Escales pour la deuxième fois. Il fait le ménage dans les immeubles voisins avec un collègue sénégalais qui comprend peu le français. « Dans mon métier, je ne discute avec personne. Ici, tout le monde parle, ça fait du bien », confie le jeune homme. « Chacun est reçu comme il est, sans étiquette, souligne Quentin Monéger. Cet accueil sans a priori permet de normaliser les relations, d’oublier ses difficultés, de ne plus être catalogué. » Cette approche inclusive permet ensuite de faire le relais avec d’autres structures d’accompagnement plus officielles.

 

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Les trois lieux des Escales solidaires lyonnaises sont décorés par les passagers eux-mêmes, qui y témoignent de leur culture mais aussi de bien des mélanges par des masques ou des dessins… Dans la salle, Radia, passagère de 58 ans et voisine du lieu, tente de donner un coup de pouce pour le service tout en respectant les gestes barrières. « Ce que j’aime ici ? Le mélange. Il y a des jeunes, des vieux, des chrétiens, des juifs, des femmes voilées… C’est un petit coin de paradis ! » La quinzaine de convives engloutit le menu dans un silence religieux, ponctué de petits rires provenant de la table de nos quatre habitués. « C’est calme ce soir ! », s’exclame la gouailleuse capitaine de salle, qui veille à la fois à créer une ambiance conviviale et à faire respecter la charte des Escales. « Quand on est assis, on ne quitte pas la table, pas d’alcool avec le repas… », égrène-t-elle avec autorité.

 

Réinsérer les personnes dans le tissu social

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Martine, ici en photo, prend son petit déjeuner à l’escale du 6, au matin du mardi 22 septembre. Elle se pose dans le canapé et évoque avec pudeur le décès de son mari, qui l’a plongée dans le désespoir, puis la précarité. Pour les passagers et passagères, au-delà des repas, les Escales sont de lieux de repos et d’écoute. En moyenne, 120 bénévoles actifs se relaient en effet sur les trois Escales lyonnaises pour assurer différentes missions : accueil pour un café, préparation des repas, mises en place de jeu ou d’activités culturelles ou de bien-être, mais aussi accompagnement administratif, aide à l’insertion professionnelle ou encore coup de main pour l’aménagement des espaces.

 

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À l’Escale du 6, Solange, 70 ans, a rendez-vous avec Baqir (son prénom a été changé), un Afghan de 28 ans, pour revoir son CV. « Vous voulez travailler dans l’industrie ? Apportez-moi vos fiches de paie pour avoir les dates précises de vos expériences. Mais vous allez trouver ! », le rassure-t-elle. Le jeune homme, qui ne souhaite plus retravailler dans le BTP et préfèrerait un autre domaine, repart, un peu perplexe, avec son CV en poche. « On se revoit jeudi, hein Baqir ? » lui lance la bénévole avant qu’il ne passe la porte de l’Escale.

À la retraite après une carrière dans les ressources humaines, Solange a voulu donner de son temps et s’est d’abord engagée au Train de Nuit. « Les besoins d’aide à l’insertion professionnelle ont naturellement émergé sur place », se souvient-elle. Depuis, la retraitée accompagne des passagers sur plusieurs mois, parfois jusqu’à deux ans. « Il arrive que ça n’aboutisse pas du tout. Mon objectif est de les remettre dans un schéma social : je mets des règles, ça commence par la ponctualité. Puis j’essaie de rétablir une confiance en eux : ils ont besoin de se sentir valorisés », précise la bénévole qui oscille en permanence entre fermeté et bienveillance.

 

Une approche solidaire globale

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Au-delà d’un accompagnement social, les Escales se veulent être des lieux polyvalents répondant aux attentes des passagers. Afin de favoriser leur réinsertion socio-professionnelle, l’équipe a également mis en place des initiatives culture et bien-être totalement gratuites. « J’ai été à des ateliers coiffure, esthétique, yoga, théâtre, art floral…, détaille avec enthousiasme Nassima, 41 ans, acolyte de coinche de Jean-Marc. « Étant sans travail et voulant me séparer de relations toxiques, j’étais isolée chez moi, je n’avais plus d’amis. Ces activités m’ont permis de me réhabituer à une vie sociale : maintenant dès qu’il y a une nouvelle proposition, j’y participe ! »

« Nous essayons d’avoir un éventail d’ateliers qui donnent envie, qui soient un espace d’expression et de rencontres, expose Quentin Monéger. L’idée est d’ouvrir des portes, de faire des tests et de voir si ça prend. » Pour financer ces activités et rémunérer les 6 salariés qui contribuent à faire vivre les Escales, l’association s’appuie sur du mécénat privé, des dons de particuliers et des subventions de la métropole et de la région. Les dons de la banque alimentaire permettent de servir de base aux repas quotidiens et l’immobilier est fourni par Habitat et Humanisme Rhône.

 

Une démarche participative

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À l’Escale du deuxième arrondissement, prochain espace à ouvrir sur Lyon, c’est ambiance chantier. Aurélie est décoratrice d’intérieur. C’est elle, en tant que bénévole, qui s’est occupée des trois escales. Ce mardi 22 septembre, elle a d’ailleurs animé un atelier de décoration intérieure. Au-delà du travail effectif des passagers pour rendre ces espaces encore plus accueillants, elle accorde de l’importance aux prises de parole, qui participent de la réappropriation des lieux par les « passagers ». Là, elle repeint les chaises en rose poudré, pour faire avancer le chantier qui, ce matin, a pris un peu de retard selon elle.

 

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De son côté, Dominique, un passager résident d’un appartement d’Habitat et Humanisme voisin, fait glisser son rouleau sur le bar. « J’aime rendre service : je donne un coup de peinture, j’aide à la cuisine et cette après-midi je vais retaper la terrasse extérieure », décrit cet homme au regard perçant qui, pour des raisons de santé, ne peut plus exercer d’activité professionnelle. Pour contribuer à la décoration, il a également réalisé plusieurs collages qu’il exposera sur les murs de la future Escale.

« Les personnes qui fréquentent le lieu sont pleinement acteurs : elles sont au cœur du projet et on croit en elles », fait valoir Quentin Monéger. L’enjeu est particulièrement important lorsqu’une nouvelle Escale s’ouvre. « Nous souhaitons que les passagers s’approprient l’espace, qu’ils s’y sentent bien et qu’ils soient fiers d’y avoir participé », ajoute le chargé de missions. La solidarité se vit ainsi aux Escales, conclue Quentin : « Elle se révèle dans le fait de se fier les uns aux autres, de chercher des solutions ensemble. Ce sont des lieux où on peut expérimenter en se reposant sur une aide extérieure, pour retrouver confiance dans les autres et en soi. »

En savoir plus

Données en plus

Les Escales Solidaires ont plusieurs sources de financement :
- La nourriture provient de dons de la banque alimentaire.
- Les lieux sont fournis par la partie « foncier » d’Habitat et Humanisme Rhône.
- Les activités, frais de fonctionnement et rémunérations des salariées sont assurés par du mécénat privé, des dons de particuliers et des subventions de la métropole et de la région.