La transmission de mémoires entre générations

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En 2019 au collège Ambrussum de Lunel, dans le cadre du projet Fragments d’histoires de l’association Nos Mémoires vives, en partenariat avec les Archives départementales de l’Hérault, deux jeunes filles interrogent une femme âgée sur son passé. ©© Nos Mémoires vives

Plusieurs initiatives associatives permettent de faire partager les souvenirs des aînés aux plus jeunes selon différentes modalités créatives, avec l’objectif de redonner aux personnes âgées un rôle central de transmission et ainsi renforcer le lien intergénérationnel. Et peut-être plus encore permettre de poser les bases d’une société plus à l’écoute de toutes et tous.

« À l’époque où j’étais petit, il y a très très longtemps, nous étions filles et garçons dans des écoles séparées. Les voitures étaient très rares et peu avaient la chance d’avoir une bicyclette : alors j’allais à l’école à pied, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. » Bouche bée et yeux ronds, les enfants de l’école primaire Roland de Béziers boivent les paroles d’André Andrieu, 99 ans, demeurant à la résidence senior voisine. Cette intervention ponctuelle, organisée par l’association Radio Clapas via le projet Mots croisés, vise à rapprocher les générations par la réalisation d’une émission de radio, les enfants interviewant leurs aînés. « Nous souhaitons rompre la solitude des personnes âgées en y associant des jeunes afin de reconstituer des liens familiaux », explique Laure Meravilles, à l’initiative de la démarche.

Familles éclatées aux quatre coins de France ou du monde, société hyper connectée, individualiste et fragmentée : les plus âgés peinent parfois à garder un lien solide et porteur de sens avec les autres générations. Devenus invisibles dans l’espace public, victimes d’une accélération du temps tandis que le leur s’étend, certains d’entre eux basculent dans un isolement délétère. Selon une étude de 2017 de l’association des Petits frères des pauvres, 300 000 Français de plus de 60 ans seraient en situation de mort sociale : ils ne rencontrent quasiment jamais ou très rarement d’autres personnes. Cette vie recluse, à l’écart de tout lien social, touche plus fortement les personnes de plus de 85 ans. Face à cette situation, de nombreux acteurs associatifs ont pris les choses en main. Leur objectif principal : redonner une place aux aînés dans notre société, une place centrale tant ce qu’ils ont à apporter aux générations suivantes peut s’avérer nécessaire. L’une des solutions : transmettre pour que les personnes âgées se sentent moins seules, mais aussi pour qu’elles apprennent aux plus jeunes, se sentent utiles, et permettre ainsi de dépasser certains clichés qui empêchent les générations de se rencontrer, et pourquoi pas également apprendre en retour.

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À l’école primaire Roland, à Béziers, les jeunes interrogent des anciens sur les histoires de leur passé, dans le cadre du projet Mots croisés de Radio Clapas en 2020. ©© Radio Clapas

Lutter contre l’isolement des aînés

« Raconter toutes ces histoires, ça me les fait revivre, ça m’apporte une bouffée d’air pur : je me sens toute guillerette après », confie Annick, 90 ans. Par l’intermédiaire de l’association Globe Conteur, Annick a été contactée alors qu’elle vivait dans un isolement amplifié par le confinement du printemps dernier. L’idée était qu’elle témoigne de récits de vie par téléphone à un « globe collecteur » spécialement formé pour écouter et recevoir ces histoires d’autres temps, puis les transmettre, notamment aux plus jeunes générations.

« C’était une échappatoire parce que je ne sortais pas et que je suis toute seule », reprend Annick. D’avril à juin 2020, elle a ainsi raconté chaque semaine des souvenirs datant de 75 ans auprès d’Emmanuelle, professeur d’histoire-géographie de 50 ans. « J’ai dû trouver le bon ton pour dialoguer avec Annick, le juste lien, rapporte cette dernière. Et puis, les récits ça ne vient pas sur commande ! » Petit à petit, en partant de son quotidien, de son ancrage dans le territoire, Annick s’est mise à raconter les bombardements, la fuite vers la campagne nantaise pour échapper à la mort, mais aussi la libération en 1945 ou encore ses « 400 coups » dans son pensionnat de jeunes filles. « Elle a fonctionné par associations d’idées, précise Emmanuelle. D’un coup de fil à l’autre, on reprenait là où on avait laissé l’histoire la semaine précédente. » L’ambition de cette initiative nantaise créée en 2017 est de collecter des récits de vie par enregistrement vidéo, audio ou écrit, déclinés sur différents thèmes (éducation, travail, religion, guerre, amour…) afin de les insérer sur une carte interactive de tout le territoire. « Il s’agit de mieux apprendre de l’humain avec de l’humain, à travers la transmission de petites histoires qui font la grande », explique Cédric Jolivet, coordinateur de Globe Conteur qui a déjà récolté plus de 400 récits de vie, tous accessibles gratuitement sur son site internet.

Dans la même lignée, l’association Nos Mémoires vives, créée en 2016 par Pauline Orain, vise à réaliser des créations sonores, et parfois visuelles, sur la base de témoignages de personnes âgées. « Elles sont souvent mises à l’écart, parfois infantilisées… Or c’est l’âge où on a envie de transmettre », déplore cette sociologue de formation, initiée à la méthodologie du récit de vie. Collectant au départ ces histoires par elle-même, Pauline réalise peu à peu l’importance de faire expérimenter à d’autres – notamment les plus jeunes – l’importance d’être en contact direct avec le témoignage d’aînés. Elle mène ainsi régulièrement des initiatives en lien avec des collèges ou des lycées, comme en 2019 où le collège de Lunel (Hérault) la sollicite pour un projet autour des parcours migratoires, dans le cadre d’un cours d’éducation aux médias et à la citoyenneté. « Au début, les élèves étaient frustrés de devoir “parler avec des vieux” », glisse Catherine Dufour, professeur de français du collège en charge de cette initiative. « Les jeunes ont souvent des représentations assez négatives sur la vieillesse, confirme Pauline Orain. Pour ce projet, ils étaient anxieux de devoir parler avec quelqu’un d’une autre génération pendant un entretien qui devait durer une heure. »

Former à la collecte de récits de vie

En amont, Pauline a donc opéré avec les élèves un travail de sensibilisation à la collecte : élaboration de questionnaires, formation aux différents types de questions et aux techniques de relance, prise en main du matériel audio… jusqu’à la fabrication d’un podcast, désormais déposé officiellement par les élèves aux archives départementales de l’Hérault.

Dans le cas de Globe Conteur, qui s’adresse davantage à des adultes, un parcours composé de trois formations de deux heures chacune est imposé à chaque futur globe collecteur. « L’écoute de soi est le premier défi à relever avant de recueillir une histoire personnelle, indique Cédric Jolivet. Il faut d’abord partir de soi, apprendre à se raconter avant de pouvoir écouter les autres, car il faut être prêt à expérimenter l’intimité, la difficulté de se raconter pour les personnes interviewées. » Des formations à l’écoute empathique et à la communication non violente aident les globes collecteurs dans cet apprentissage. Une analyse de pratiques vient les soutenir pour structurer un récit, préparer les différentes rencontres et identifier comment faire des liens avec la « grande Histoire ». Comme pour Nos Mémoires Vives, les 250 globes collecteurs aujourd’hui formés ont également été initiés à l’enregistrement audio et vidéo, et parfois au montage.

« J’ai un désir de transmission très fort, dans ma famille mais aussi en dehors », déclare Chantal, 71 ans, qui a accepté de témoigner de son parcours migratoire au collège de Lunel, avec trois autres seniors. « J’ai eu une vie très mouvementée : je suis née en Belgique, dans une éducation catholique très stricte, puis j’ai vécu aux États-Unis, au Pakistan, en Tunisie, en Côte d’Ivoire… Il me tenait à cœur de partager ce que j’y ai vécu », se souvient-elle avec enthousiasme. Interviewée par deux collégiennes, Chantal a trouvé ces jeunes filles « à l’écoute, intéressées et respectueuses ». « Ça nous a apporté un autre point de vue d’une histoire qu’on connaît : ce n’est pas la même chose que dans les livres, note Caliste, collégienne de Lunel âgée de 14 ans qui a rencontré plusieurs aînés. Ça nous a aussi émues, car on voyait qu’ils étaient touchés en racontant les difficultés de leur histoire personnelle. »

Cultiver un sentiment d’utilité, vital

« La magie opère presque à chaque fois, certifie Pauline Orain. Quand la personne âgée est dans une démarche de rencontrer et de se raconter, cela attise souvent chez les jeunes une curiosité et un appétit d’apprendre. Au final, leurs représentations bougent : ils commencent à voir les seniors comme des ressources. » Du côté des aînés, sentiment d’utilité, rupture avec le quotidien et redynamisation sont les fruits principaux de ces projets intergénérationnels. « On y trouve aussi de la reconnaissance, souligne Chantal. Quand on est âgé, on ressent le besoin de témoigner de sa vie. »

Dans un rapport intitulé « Bien-être et santé mentale : des atouts indispensables pour bien vieillir », le psychiatre spécialiste en gériatrie Olivier de Ladoucette explique : « Les personnes qui aident les autres ont non seulement une vie plus productive, mais sont toujours en meilleure santé et plus à même de surmonter les crises existentielles ou les maladies que celles qui vivent centrées sur elles-mêmes. […]. Les comportements altruistes qui mettent en contact avec autrui sont ceux qui génèrent le plus d’effets positifs sur la santé. » Se sentir utile permettrait donc de valoriser l’estime de soi, alors même que les retraités se retrouvent de fait exclus d’une partie de la vie sociale, ne contribuant plus (du moins professionnellement) à œuvrer collectivement à un but commun. « Se sentir utile est essentiel pour rester dans la société et trouver une utilité sociale », renchérit Mélissa Petit, sociologue et autrice de Les retraités : cette richesse pour la France. « Le propre du don est d’être reconnu : on trouve en retour de la reconnaissance, du bien-être. »

Laisser une trace dans et en dehors de la famille

« Pour moi, ça a été un plaisir immense, reconnaît Brunhilde, 83 ans, son livre Un départ sans retour entre les mains. Grâce à l’association Traces de Vies et son projet lancé en 2011 « Toute vie mérite un livre », Christelle Cuinet, biographe hospitalière, se rend au chevet de patients en fin de vie, mais de tous âges, afin de retranscrire leurs paroles sous forme d’un livre à léguer – de façon gratuite – à leurs proches. Conjoints, enfants, petits-enfants mais aussi équipe médicale : le patient dédie son livre à ceux qu’il souhaite, comme Brunhilde qui a écrit son livre à destination de son fils et de ses deux frères. « En vieillissant, toute mon histoire est remontée à la surface, j’avais besoin de la transmettre avant de mourir. Mon plus jeune frère ne connaissait pas notre histoire, poursuit cette femme d’origine tchèque. Et ça l’a tellement bouleversé qu’il est parti en République tchèque pour voir ce que j’ai raconté. »

« Qu’est-ce que je laisse quand je partirai ? Cette question est l’essence même de l’individu, analyse Mélissa Petit. Un objet matériel, c’est une trace dans cette société de l’instant. » Héloïse a ainsi reçu un livre de son père, décédé en 2018 d’un lymphome. « Quand ce projet s’est proposé à lui, ça a été une révélation : c’était l’occasion ou jamais d’accomplir ce qu’il avait au fond de lui depuis des années. » Pendant une dizaine de séances, Georges s’est confié à Christelle qui l’a aidé à se raconter, l’aiguillant dans ses souvenirs. « Passer par un médiateur, un tiers, permet souvent d’amorcer les échanges de manière plus neutre, de fournir une trame à la transmission, observe Mélissa Petit. « En tant que famille, on n’aurait pas pu l’écrire pour lui, admet Héloïse, de par notre lien très fort et le contexte de ce moment de fin de vie, pour nous douloureux. » Désormais, La fin d’une vie tient lieu de « bible » pour Héloïse, qui compte bien la transmettre à la future génération.

Rassembler autour d’une création commune

Mais parfois, certains clichés persistants entre générations empêchent la rencontre. Malgré un fossé culturel bien réel qui les sépare souvent, comment donner envie à chacune de découvrir l’autre ? « Créer quelque chose ensemble, c’est très fédérateur, souligne la sociologue Mélissa Petit. On peut expérimenter des choses tout en restant soi-même : l’autre qu’on croit étranger nous ressemble finalement plus qu’on ne le croit. » C’est dans cette optique que la compagnie de théâtre Ici Même et Là Aussi a fondé le projet Passe la Parole. Le principe ? Des adolescents interviewent des personnes âgées sur plusieurs séances, puis ils en tirent de petites saynètes qu’ils jouent côte à côte sur scène. « La finalité créative aide les uns et les autres à décupler leurs facultés : ils sont ensemble dans le même bateau », affirme Madoray, metteuse en scène, comédienne et initiatrice de la démarche.

« Au début, ce n’était pas évident : nous étions face à des jeunes qui ne comprenaient pas toujours notre façon d’être », se souvient Laury, retraitée de 63 ans à Gournay-sur-Marne (Seine-Saint-Denis). Mais avec le temps, il s’est créé de vraies relations qui durent encore. »

« Les initiatives sur un temps long avec des rencontres régulières ont le plus de chance de transformer les individus, pointe Mélissa Petit. Il est également important de mettre les retraités en position d’acteur : ce qui permet de sortir des étiquettes et de rendre les positions équitables. »

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Au lycée Paul Robert, aux Lilas dans la région parisienne (93), une classe accueille et écoute les histoires de « grands anciens » dans le cadre du projet Passe la parole.

Susciter une transmission dans les deux sens

Du côté des ados, Antoine, 12 ans, reconnaît que cette proposition lui a permis de changer son regard sur les personnes âgées : « Avant j’étais un peu timide avec elles, maintenant je leur parle plus facilement, ça nous a rapprochés. » Désormais, les deux générations se rencontrent régulièrement dans Gournay, et un nouveau projet intergénérationnel est également en cours : la création d’une chaîne YouTube pour que seniors et jeunes réalisent ensemble des reportages sur leur ville. « Ça nous a aussi permis de mieux connaître leur monde », concède Laury.

« L’idée est aussi de redonner du sens aux adolescents par la relation aux seniors, assure Madoray. Les jeunes ont en eux un besoin d’agir, d’être utiles : ce projet permet de révéler en quoi chaque public peut aider l’autre de manière gratuite et en confiance, sans jugement. » Cette analyse rejoint celle du gériatre Olivier de Ladoucette : « Autrefois, la transmission de savoirs était unilatérale : des seniors aux plus jeunes. Aujourd’hui, le mouvement est bilatéral : les jeunes transmettent également des valeurs et des savoirs, comme par exemple avec le numérique. » Le but ultime, conclut Mélissa Petit, c’est de revaloriser la place des plus jeunes tout autant que celle des aînés. « Ce qui est en jeu, c’est la construction d’une société plus empathique et bienveillante à l’égard de tous. »

En savoir plus

Données en plus

Créé en 2016, Nos Mémoires vives, c’est une centaine d'histoires de vie collectées et environ 300 personnes rencontrées à travers les projets menés (jeunes et personnes âgées), 30 bénévoles formés depuis 3 ans et 12 membres actifs dans l'association.

Globe Conteur, c’est 250 globe collecteurs formés depuis 2017, 400 récits de vie.

Radio Clapas est une radio associative animée par 64 bénévoles. 48 émissions ont été réalisées en moyenne chaque année depuis 2005 pour son projet Mots Croisés.