Dossier / Empowerment

Cal Cavaller : un établissement au temps de la crise sanitaire

L’établissement social et médico-social (ESMS) de Cal Cavaller occupe une place centrale à Enveitg, en particulier grâce à son épicerie, ses missions de boulangerie ou de blanchisserie. Or, après les fermetures des frontières andorranes et espagnoles suite à la crise du Covid-19, mais aussi l’effondrement de la nationale 116 qui fait la jonction avec Perpignan suite à la tempête Gloria, ce village de 630 âmes est devenu une zone en quarantaine physique et géographique – car le lieu est enserré dans une masse rocheuse adossée à l’unique plaine d’altitude européenne. Du jamais vu. Reportage photos aux côtés des résidents et des professionnels de cet établissement d’aide et service par le travail à la pointe de la réinsertion de personnes handicapées.

 

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« La situation Covid-19 a bousculé profondément nos pratiques quotidiennes », analyse d’emblée Christophe Pratviel, directeur des quatre établissements du Groupe Le parc. La philosophie d’accompagnement des usagers s’appuie à Cal Cavaller sur le développement de l’autonomie des personnes au travail et dans les actes de la vie quotidienne. « Ce confinement a apporté son lot de contraintes et de privations qui a été pour beaucoup de nos usagers difficiles à vivre. Le fait de ne plus pouvoir aller faire ses courses alimentaires soi-même, acheter son tabac ou se balader comme d’habitude a nécessité de nombreuses communications par le biais de notre Conseil de la Vie Sociale, pour expliquer les mesures, qu’elles étaient nationales et surtout qu’elles ne remettaient pas en cause les capacités de chacun. Pour les professionnels de l’accompagnement aussi, ce ne fut pas simple, car cette situation a questionné l’approche de chacun, en particulier dans ce moment de crise. » 
 

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À la blanchisserie d’Enveitg, des résidents en pause, à bonne distance de sécurité. « En 2019, dans le cadre de la formation continue, une société partenaire est venue dispenser une formation sur site, à propos des techniques de lavage des mains, pour approfondir nos techniques d’hygiène », se remémore Hayat, monitrice à la blanchisserie. En ces temps de Covid-19, et sans doute pour encore un ou deux ans, les normes RABC (Risk Analysis Bio-contamination Control) qui garantissent l’intégrité microbienne du linge pour garantir la meilleure qualité bénéficient d’un protocole renforcé et repensé. La température de lavage a été augmentée, et le linge à laver est désormais trié par les moniteurs, pour protéger au maximum les résidents d’une éventuelle contamination.

 

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Un résident de Cal Cavaller se lave les mains au gel hydro-alcoolique, sans contact. « Dès que nous avons entendu parler du virus début janvier, nous en avons discuté avec Sabine Mayol, directrice adjointe de l’établissement, nous avons fait l’état des stocks et nous avons mis à jour notre Plan Bleu (Plan des modalités d’organisation et des mesures à déployer en cas de crise sanitaire ou climatique, rendu obligatoire dans les établissements de santé et médico-sociaux par un décret du 7 juillet 2005, ndlr) », explique Christophe Pratviel. « Dans un second temps, une fois la pandémie avérée et ce dès le 4 mars, des distributeurs de gel hydro-alcoolique sans contact ont été installés à Cal Cavaller. Plus récemment, des masques en tissus ont été offerts à tous nos salariés. Nous n’avons pas connu de manque. »

 

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A 4h30 du matin, la vie suit déjà son cours à la boulangerie. En temps ordinaire, la clientèle matinale pouvait passer chercher son pain avant l’ouverture de l’épicerie. Pour protéger les résidents des contacts extérieurs, ce n’est désormais plus possible. La production quotidienne est toujours à destination de l’hôpital de Cerdagne, en Espagne, et aux maisons de santé des hauts-cantons. Sur les 42 usagers qui travaillent habituellement à l’Établissement et service d’aide par le travail, seuls 17, restés confinés au foyer d’hébergement, ont reçu le feu vert de la commission médicale pour continuer à travailler pendant la période de confinement. Les usagers du SAVS (Service d’accompagnement à la vie sociale) et les externes ont été dispensés de travail pour éviter toute « coactivité » dans les ateliers entre les usagers confinés du Foyer d’hébergement et les autres.

 

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Les protocoles sanitaires évolutifs de l’épicerie ont tenu compte des recommandations du ministère de la Santé et du Travail, afin de garantir le meilleur service à la population tout en préservant les équipes. Le magasin est désinfecté plusieurs fois par jour, en particulier les zones de contacts. Un self-service a été instauré pour limiter les contacts entre les clients et les moniteurs, avec un distributeur de gel sans contact à l'entrée. Quelques usagers peuvent travailler en coulisses. La clientèle ne s’est pas fait prier, comme l’explique Christine, une habituée qui l’est maintenant un peu plus : « Les produits sont bons, on le savait, mais comme on se sent plus en sécurité, je viens plus souvent, je fais moins de kilomètres et j’évite l’affluence des zones commerciales ! »

 

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Éric, résident au foyer et boucher attitré, prépare des jambons cuits qui seront vendus à la coupe sans nitrites à la façon « grand-mère », mais aussi en gros à des commerces des villages alentours. « Je me sens mieux à travailler ici, dans mon studio ; au foyer je m’ennuierais à tourner en rond », dit-il. Pour l’encadrer, il y a toujours un moniteur qui a l’œil, mais Éric a bien intégré les gestes barrières, pas grand-chose ne change pour lui.

 

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Eurydice et Vincent, résidents au foyer, sur le chemin de la banque. Mis en place tous les mardis avec des fréquences selon les besoins, le minibus rouge de Cal Cavaller transporte ceux qui le veulent au guichet automatique. À bord, les distances d’un mètre devaient être respectées pendant les heures dures du confinement. Depuis peu, l’assouplissement est apprécié, ils peuvent voyager à 4 passagers, mais avec le masque. « C’était bien de sortir un peu, même si d’habitude on va plus loin avec les collègues, on va au restaurant, à la salle de sport, à Font-Romeu, on se ballade hein ! », ajoute Eurydice, qui doit retrouver sa famille ce week-end.

 

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Élie, au guichet d’une banque de Bourg Madame, la « grande » ville d’â côté. Pendant presque deux mois, ce fut la seule sortie autorisée. Depuis peu, il est possible d’aller au supermarché pour compléter les achats et même un peu plus loin pour trouver le seul marchand de tabac du coin, chaque mardi. Les résidents identifiés par les services paramédicaux comme les plus à risque ne vont qu’à la banque, y retirer de l’argent. Ils fournissent ensuite une liste d’achat aux éducateurs moniteurs qui font les courses pour eux.

 

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Au volant, de son fourgon désinfecté « avant et après » par ses soins, Cécile, encadrante de service éducatif, surveille un résident parti à la banque. « L’observation des gestes barrières les premiers jours du confinement a nécessité beaucoup de surveillance de la part des professionnels, explique Dominique, responsable hébergement Foyer. Au début, imposer des gants et des masques, c’était nouveau, et de ce fait, ce n’était pas toujours compris ou voulu par certains. Et puis une certaine autonomie s’est peu à peu mise en place. »

 

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Pendant le confinement, les usagers ont pu pratiquer des activités dans l'établissement : gymnastique, pétanque, jeux, dessin... mais en mode confiné. Le 14 avril, c’était la première sortie dans un périmètre d’un kilomètre, un moment fort pour retrouver, une heure durant, un sentiment de liberté.

 

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« Au début, le confinement a été une source de fortes inquiétudes, ajoute Dominique. On était dans l’inconnu et l’objectif était “risque zéro” contamination, mais comme certains avaient fait des passages en psychiatrie, on craignait que le confinement fasse écho à l’hospitalisation. On est heureux, car personne n’a décompensé pendant cette période. Notre rôle a été de les rassurer au maximum, car ils raisonnent surtout avec les informations à la télévision. Certains ont choisi de ne plus la regarder. Ils savent qu’on est là pour les protéger : pendant près de deux mois, ils n’ont vu que nous ! Parfois on en rigole avec eux, surtout que ceux restés confinés dans leurs familles aimeraient beaucoup nous retrouver ! »

 

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Réunion de travail au CRP (Centre de Réadaptation Professionnelle) du village voisin d’Osseja, qui forme le groupe le Parc avec l’ESAT Cal Cavaller, les deux étant fortement liés avec le même objectif d’insertion de personnes en situation de handicap. « Tout le monde était sur le pont pour que les stagiaires d’Osséja ne soient pas pénalisés par l’isolement, en étant tous partis de l’établissement conformément aux instructions gouvernementales, raconte Christophe Pratviel. Le changement a bousculé, et il a été nécessaire d’accompagner les plus fragilisés. Il a fallu que les équipes innovent et adaptent leur cours de formation pour les stagiaires en un temps très court. » La formation à distance a été mise en place et des ordinateurs ont été fournis à ceux qui n’étaient pas équipés, afin de maintenir un lien médico-social à distance entres les usagers et les équipes d’accompagnement et d’aide médico-psychologique.

 

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Depuis le début de la crise sanitaire, Elisabeth de Pastors, directrice générale du groupe Le Parc, fait face à une situation inédite. « Le mode réorganisation et prise de décisions dans l'incertitude, ce n’est pas simple, d’autant que tout évolue une semaine après l'autre, tant les instructions émanant du gouvernement que les informations concernant le virus. Nous sommes devenus des équilibristes, entre d’un côté la protection des personnels et des bénéficiaires et de l’autre la poursuite des activités et de l’accompagnement des adultes en situation de handicap, aussi bien à distance qu’en présentiel. » Ici, le déconfinement est une nouvelle étape, pas un retour à la normale. L’adaptation et la vigilance sont toujours à l’ordre du jour avec les équipes qui continuent à agir sur la formation et l'information, l'éducation et le conseil auprès des usagers. « Tout le monde a bien réagi, dans un esprit de participation et d’implication, nous avons évolué vers un bien-agir. »

En savoir plus

Données en plus

Sur 42 résidents de l’ESAT Cal Cavaller, 17 sont restés actifs durant la pandémie.
Jusqu'à 200 kilos de linges contaminés au Covid-19 ont été traités chaque jour par la blanchisserie. Aucune personne n’est tombée malade.

Se mettant en phase avec les besoins de la population plutôt que d'augmenter ses prix pour compenser les pertes, Cal Cavaller a totalisé à peine 2% de baisse d’activité sur l'ensemble de ses activités en rapport au même moment de 2019.

Néanmoins, l’épicerie liée à l’ESAT a quant à elle augmenté de 60 % son CA sur les deux mois de confinement, soit le volume de deux fois l’équivalent du mois d'août, mais sans les touristes, ce qui démontre les besoins locaux sur ce territoire rural... et la réputation excellente du lieu.