Utopia 56 : deux jeunesses unies dans l’urgence

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Une bénévole américaine discute avec un jeune migrant, afin de recueillir ses besoins urgents, à lui ainsi qu’aux autres mineurs de son groupe. Elle transmet ensuite ces informations aux coordinateurs d’Utopia 56. ©© Ludovic Carème

D’un côté, de jeunes exilés démunis. De l’autre, plus de 200 volontaires de l’association Utopia 56, guère plus âgés. Avec tout un dispositif d’accompagnement, non seulement des migrants, mais aussi des bénévoles qui partagent la même réalité amère. Cet article est issu du numéro 5 de la revue Visions solidaires pour demain (en librairie), mais avec des photos différentes.

Ils s’appellent Hamidou, Youssouf, Boreima ou bien encore Yaya, ils se nomment Agathe, Mael, Kerril ou bien Alexia. Les premiers sont ivoiriens, érythréens, maliens, afghans et ne sont encore que des enfants, ou presque... Les seconds, français, anglais, européens, ont pour la plupart à peine quelques années de plus. Ils n’étaient pas forcément préparés pour se rencontrer, mais le monde est ainsi fait que les uns ont dû fuir leur pays et que les autres ont choisi de leur tendre la main, quand trop décident de dresser des barrières.

 

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Après une nuit passée dans un campement d’Utopia 56, sur le canal Saint-Denis à Rosa Parks, non loin de là où les Restos du cœur ont délivré un dîner la veille, les jeunes exilés se préparent à partir. ©© Ludovic Carème

Des « éboueurs » de la jungle de calais

« On stigmatise et on déshumanise ces exilés qui viennent parce qu’ils n’ont guère d’autres choix, en oubliant le principal : ce sont des humains comme nous, qui eux ont dû quitter la détresse de leur pays d’origine. » C’est sur ce constat qu’Agathe, titulaire d’un master en sociologie, s’est engagée avec Utopia 56. Cette association a été officiellement créée le 15 janvier 2016, pour apporter un soutien logistique aux bénévoles qui se mobilisaient afin de rendre plus supportable le quotidien des migrants pris dans la nasse de ladite jungle de Calais.

Tout a commencé par une prise de conscience de Yann Manzi après que son plus jeune fils lui eut demandé : « Pourquoi tu ne fais rien papa ? », face à la photo du petit Aylan, un enfant échoué sur une plage grecque dont le destin sordide connut un vaste écho médiatique. À cette question, qui en interpella plus d’un, ce Breton va répondre avec sa femme et son fils aîné en s’engageant sans attendre sur le rude terrain de la réalité. « Nous nous sommes rendu compte de la catastrophe sanitaire sur laquelle Médecins sans frontières et Médecins du Monde avaient alerté l’opinion. Les ordures n’étaient pas ramassées. Il y avait déjà des “assos” qui se chargeaient de l’aide alimentaire, de fournir des vêtements, de proposer des cours... Alors, on a pris en main les déchets. Nous avons été les éboueurs de la jungle ! »

De régisseur de festival 
à logisticien d’aide aux migrants


Face à ce bourbier déshumanisé, Yann Manzi a surtout transféré des compétences acquises, au fil des années, de son métier : régisseur logisticien de certains grands festivals européens, notamment Les Vieilles Charrues de Carhaix, où il a assurait la gestion des campings et se chargeait d’encadrer les bénévoles. « Dans un festival, il s’agit de monter des petites villes en un temps record. C’est exactement cela que nous avons réalisé pour Calais et Grande-Synthe, et ce sont plus ou moins les mêmes problématiques qu’il a fallu résoudre : violence, drogues... »
Un premier noyau, autour de son informel réseau, s’est constitué. Et cinq ans plus tard, la belle équipe affiche 18 000 adhérents, plus de 200 volontaires sur le terrain, 23 salariés déployés sur plusieurs villes (Calais, Lille, Paris, Rennes, Toulouse et Tours). Ce changement d’échelle n’a pas perverti les motivations initiales. Yann Manzi tient à l’indépendance de son association, financée aux deux tiers par des dons de particuliers, et pour le reste par des entreprises et fondations en adéquation avec une charte éthique. Cette indépendance financière est en effet perçue par les membres de l’association comme la garantie d’un franc-parler pour défendre ces « invisibles » aux conditions de survie très dures et d’une capacité à critiquer certaines décisions qu’ils jugeraient inacceptables, comme le démantèlement du camp de Grande-Synthe en avril 2020 ou, sept mois plus tard, l’intervention lors de l’occupation de la place de la République à Paris.

 

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Après la nuit, de jeunes somaliens partent cacher leurs affaires sous un tunnel, non loin du Canal Saint-Denis. Les vols sont fréquents chez ceux qui n’ont plus rien. ©© Ludovic Carème

Des bénévoles aux engagements
et aux parcours variés


Pragmatique plus que doctrinaire, Utopia 56 a dû et su se structurer, accueillant toujours plus de volontaires prêts à agir ici et maintenant. Ce fut le cas pour rendre un semblant de dignité à des campements indigents, ça l’est tout autant pour les droits envers les mineurs exilés qui errent dans les rues, sans papiers ni toit. En 2016, l’essentiel des bénévoles était de jeunes Britanniques, désormais plus de la moitié sont des Français aux parcours variés : jeunes étudiants en année de césure ou pas, en service civique ou sans emploi, ce qui compte n’est pas leur profil sociologique mais leur engagement citoyen. « Pour entrer à Utopia, pas besoin d’un diplôme, il suffit juste d’avoir envie de faire. Tu peux venir une fois, comme cinquante. Il n’y a aucune obligation, et cette adaptabilité est l’un des ressorts de notre succès, analyse Yann Manzi. Certains de nos bénévoles sont eux aussi des abandonnés de la société, tous veulent donner du temps et cherchent du sens. »

 

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Une bénévole distribue à de jeunes exilés des papiers à remplir. Aider les jeunes dans leurs démarches administratives, parfois très compliquées, fait partie du quotidien des acteurs de l’association. ©© Ludovic Carème

Deux jeunesses face
 à un quotidien incertain


La plupart ont entre 18 et 30 ans et, pour beaucoup, cet engagement est leur première expérience sur le terrain de la solidarité. C’est le cas de Raphaël et Léopold, pas loin de l’âge de ces mineurs isolés qui se heurtent au parcours d’obstacles des décisions administratives après avoir connu des calvaires (traversée du désert, réseaux de passeurs, embarcations de fortune, etc.). Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de naître du bon côté, ces bénévoles se démènent face à des situations qui paraissent sans issue quand tombe le couperet : refus d’accepter leur minorité, synonyme de retour à la case départ. À ceux qui se retrouvent à la rue sans papier, les bénévoles apportent une aide logistique (fournitures de nécessaires de toilette, de tentes, mais aussi solutions d’hébergement, prise en charge par des avocats pour d’éventuels recours en justice) et un soutien psychologique (quelques mots, un peu de temps, une attention, etc.). À la clé, une étrange équation entre deux jeunesses que tout éloigne a priori mais qui sont réunies dans cette urgence d’un quotidien où l’on ne sait ce que sera le lendemain. Et c’est peut-être pourtant là, au fond du fond, que se nichent les fondations pour échafauder le monde d’après vanté par tant.

Différentes façons de s’investir 
sur le terrain


C’est en tout cas ce pourquoi s’est engagée Chloé, qui a rejoint Utopia 56 en janvier 2020. À 25 ans, cette infirmière de formation a décidé en 2019 de s’investir sur les questions de migration, « un scandale qui se déroule au vu de tous ». Sa décision ? Passer à l’action. « En tant qu’infirmière, je me suis impliquée sur le terrain, dans des maraudes pour une ONG. C’est là que j’ai rencontré Utopia 56, dont l’action citoyenne hors de tout lobby politique me correspondait vraiment. Il s’agit de se battre pour les droits de tous ces exilés et non simplement compenser les défaillances de l’État. » Après avoir repris ses études en master 2 de « Politiques publiques, parcours actions humanitaires internationales », elle intègre les équipes de Yann Manzi, tout d’abord en service civique et, depuis septembre 2020, comme bénévole au sein du pôle Familles, dont l’action consiste à identifier et à mettre à l’abri des familles grâce au réseau d’hébergeurs citoyens qui soutiennent l’association, mais aussi en partenariat avec d’autres associations qui « gèrent » au jour le jour des places d’urgence en hôtel. « Si cette solution échoue, après c’est la tente, ou pire, la rue. Et avec la crise du Covid, la situation est encore plus difficile pour trouver des hébergeurs citoyens, qui ont eux-mêmes peur de ce virus. »

Au sein d’Utopia 56, les trois autres pôles dits « de terrain » sont dédiés aux maraudes de nuit, aux hommes isolés et aux mineurs isolés. À cela s’ajoutent trois pôles de support : hébergement citoyen, encadrement des bénévoles et collecte-gestion des stocks.
Toute la communication interne se passe via WhatsApp, tandis que les informations sont diffusées sur les réseaux, notamment Instagram, autant d’outils d’une génération connectée à la sphère numérique. L’enjeu aura été de les faire basculer du virtuel aux réalités. Et là, il suffit de regarder un tableau affiché dans leurs locaux de la rue Moussorgski dans le 18e arrondissement de Paris pour mesurer l’ampleur de la tâche : photos, mémos, et quantité de prénoms associés à diverses missions.

L’indispensable encadrement
 pour protéger les bénévoles


Malgré une forte motivation, il existe un important turn-over chez ces jeunes bénévoles, extrêmement sollicités et « secoués » par les histoires de ceux qu’ils ont choisi d’aider. « Ma formation m’a permis d’amortir le choc de situations extrêmement difficiles. Voir un bébé de deux semaines avec sa mère de vingt ans à la rue, il faut pouvoir “encaisser”. Soit on tient le coup, et on apprend à vivre avec cette dureté, soit il faut tout de suite arrêter. C’est très dur, cela nécessite de prendre une distance », reprend lucidement Chloé.

Certains s’investissent des dizaines d’heures par semaine, beaucoup trop parfois, et c’est pourquoi l’association a décidé d’imposer des garde-fous en mettant en place des mesures pour protéger les bénévoles : une semaine de vacances par mois pour tous les services civiques, qui ont notablement augmenté début 2021 ; une formation prévenant de toute cette « violence » qu’ils vont croiser ; des groupes de parole ; un accompagnement par des psychologues dédiés ; une limitation du temps passé, etc.

Et le cas échéant, si les coordinateurs décèlent des bénévoles qui se mettent eux-mêmes en danger, ils décident de les sortir. « Certains mettent le doigt là-dedans, y enfoncent tout le bras, puis tout le reste, au risque de perdre leur âme. Cette réalité peut faire très mal. Ils remplissent un sac trop lourd, qu’il faut régulièrement vider », insiste Yann Manzi, qui admet avoir appris des cinq années d’expériences acquises, cherchant aussi conseil auprès de Médecins sans frontières.

S’entraider, mais aussi préserver 
sa liberté de dire et d’agir


Pour optimiser son travail et l’inscrire dans un temps long, Utopia 56 a tissé des affinités avec d’autres associations aux compétences connexes, comme Paris d’Exil, dont les professeurs bénévoles donnent des cours de français aux mineurs ; le collectif citoyen Les Midis du mie, qui se charge des distributions alimentaires ; mais aussi l’Auberge des Migrants et Help Refugees, nés eux aussi dans l’urgence.


 

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Jeunes exilés en cours avec l’association paris d’Exil. Comme le souligne le jeune Malien Yaya : « Chez nous, on n’a pas eu la chance d’aller à l’école, en France on peut étudier. » ©© Ludovic Carème

 

« Tout le monde s’entraide sur le terrain, reprend Yann Manzi. Ça fait du bien d’être ensemble. Notre message est très clair : ne plus accepter que des gens vivent encore à la rue en 2021 dans la sixième puissance économique mondiale. » En revanche, pas question pour lui de se rapprocher des associations mandatées par l’État ou des entreprises de l’économie sociale et solidaire « trop prédatrices dans ce qui devient parfois un business de la pauvreté ». C’est le prix de cette liberté d’agir et de dire, un ADN qui a permis de fédérer toutes ces nouvelles énergies en sommeil. Ce même ADN qui l’a fait réagir dans une note d’intention à l’attention des intermittents, eux aussi à l’arrêt depuis la crise sanitaire mais étonnamment peu volontaires, pour les mobiliser « sur des projets culturels pour les réfugiés et les gens à la rue ou simplement renforcer les équipes ». Son message a-t-il été reçu ?

En savoir plus

Données en plus

Utopia 56 est une association créée en novembre 2015 en Bretagne pour encadrer le bénévolat qui se déployait alors sur la jungle de Calais. Avec des actions 24h/24 et 7j/7 sur le terrain, plus de 150 bénévoles sont mobilisés chaque jour pour des maraudes de distributions, des maraudes d’informations et de l’hébergement solidaire, à Calais, Grande-Synthe, Lille, Paris, Rennes, Toulouse et Tours. Cette association est citoyenne et financée à 70% par des dons de particuliers. Les 30% restant proviennent d’associations, entreprises et fondations soumises à charte éthique.