Génération affranchie (1) : les engagements solidaires des jeunes

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Comme beaucoup d’associations, Paris en Compagnie, qui propose aux seniors des sorties accompagnées, s’est adaptée à une nouvelle forme de bénévolat, plus ponctuel et à la carte. ©© Mathieu Oui

En rupture avec les affiliations traditionnelles, une nouvelle génération déploie une myriade d’actions qui font le lien entre préoccupations intimes et engagements solidaires, sociaux ou politiques. En plébiscitant des formes de mobilisations plus souples et ponctuelles, elle oblige aussi les associations ou établissements du social et du médico-social à repenser leurs actions.

Ils sont lycéens, étudiants, jeunes actifs, sans-emploi… Ils marchent tous les vendredis pour le climat, sont attentifs aux circuits courts dans leur consommation, signent des pétitions, font des sit-in pacifiques, distribuent des colis alimentaires, aident des personnes âgées ou handicapées, accompagnent les migrants dans leur démarche administrative…  Ayant grandi avec le terrorisme, les catastrophes climatiques, la pandémie et désormais la guerre en Europe, les 18-30 ans s’engagent en faveur du bien commun et auprès des personnes les plus fragilisées, s’impliquent pour l’avenir, la planète, mettant à l’index les générations précédentes. Ils semblent le faire à leur façon, moins fidèle à une unique cause et néanmoins sans concession, quitte à bousculer les formes classiques de bénévolat et les structures traditionnelles que représentent les partis, syndicats ainsi même que les associations de l’Économie sociale et solidaire ou les établissements ayant un fort besoin de bénévoles.

Comment s’est forgée cette conscience de celle qu’on appelle la génération Z ? Quel a été le déclic pour investir son temps et son énergie en faveur d’une société plus juste et solidaire ?  Ces destins qui basculent constituent le titre et habitent les pages d’un récent ouvrage volontiers militant : Basculons dans un monde vi(v)able (par Tanguy Descamps, Maxime Ollivier et Romane Rostoll, Actes Sud, avril 2022). Ce sont ceux d’Eloïse, lycéenne et membre de la convention citoyenne sur le climat dont l’engagement prend racine avec le massacre de Charlie Hebdo, de Léna, activiste écologiste et membre de Youth for climate, mobilisée depuis la catastrophe de Fukushima en 2011, d’Angel, ingénieur polytechnicien qui va découvrir une pédagogie holistique à l’occasion d’un séjour au campus de la transition en Seine-et-Marne. Etudiante en école d’agronomie, Caroline n’a quant à elle pas eu de déclic soudain mais sa conscience s’est affûtée suite à une succession de remises en question appuyées sur sa formation et l’apprentissage graduel des réalités scientifiques. Il y a autant de déclics que de parcours de vie, rendant toujours un peu délicate toute tentative de généralisation quant à l’engagement des unes et des autres.

Des territoires prioritaires

Existe-t-il pour autant des terrains d’actions privilégiés ? D’un point de vue statistique, et selon le Baromètre de la jeunesse de l’INJEP (Observatoire de l’Institut National de la jeunesse et de l’éducation populaire), la solidarité ne figure qu’en troisième position (17%) des causes pour lesquelles ils se mobilisent, après le sport (31%), puis la jeunesse et l’éducation (19%). En matière de solidarité, l’environnement, les migrants, et la lutte contre l’exclusion sont souvent dans le trio de tête des actions les plus citées. Ce sont trois domaines qui leur permettent « d’agir au plus pressé́ contre les dégâts du monde » pour paraphraser le sociologue Jaques Ion. Ces dernières années, la montée de l’engagement pour l’environnement se vérifie dans les chiffres. En 2021, 16 % des jeunes bénévoles s’y engagent, en progression de cinq points par rapport à 2017, tandis que 13 % se retrouvent dans la lutte contre les discriminations (en hausse de trois points, toujours par rapport à 2017).

Publiée en mai 2022, l’enquête La France bénévole 2022 permet quant à elle de mesurer les effets de la pandémie sur l’engagement. Si l’impact négatif est réel – moins 15% de bénévoles dans le secteur associatif sur cette période –, celui-ci s’est avéré limité chez les moins de 35 ans. L‘engagement des plus jeunes est resté relativement stable, probablement en lien avec une relative disponibilité due à la pandémie, tout comme le bénévolat « ponctuel » a progressé durant cette période. Le bénévolat direct, c’est-à-dire en dehors d’une association, attire plus particulièrement cette génération : entre 2019 et 2022, il progresse de huit points (de 18 à 24%). Le groupe des plus jeunes apparaît aussi comme l’un des plus satisfaits d’un point de vue général par rapport aux autres tranches d‘âges. Leurs motivations à vouloir s’engager sont nombreuses : être utile, défendre une cause, s’épanouir, acquérir des compétences, exercer une responsabilité, valoriser leur engagement et bénéficier d’une certaine reconnaissance sociale. Cette liste témoigne d’un certain équilibre entre des motivations altruistes et des motivations personnelles.

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À gauche : Étudiante en Master conception de projets à Bordeaux, Ariane a rejoint l’association La Bascule Bordeaux, qui milite en faveur de la transition écologique (photo DR). À droite : Sorti en 2022, cet ouvrage regroupe une trentaine de témoignages de jeunes engagés dans la transition écologique.

 

« Mon implication à la Bascule est ma façon d’apporter ma pierre pour construire une société plus respectueuse de l’environnement, justifie ainsi Ariane, étudiante bordelaise en Master Conception et ingénierie de projets. Le projet de l’association consiste à aider les gens à faire leur transition écologique et à changer leurs habitudes de consommationNous organisons par exemple des ateliers sur le thème zéro déchet ou sur la démarche de “manger local”, en lien avec d’autres associations. » Egalement étudiante à Bordeaux, en Master de psycho-gérontologie, Pauline a de son côté choisi de s’investir contre la précarité, « sujet très visible, choquant, et ne demandant pas de compétences particulières ». En janvier 2022, l’étudiante a participé à une Nuit de la solidarité organisée par la mairie de Bordeaux. Durant cette maraude avec d’autres bénévoles, elle devait recenser les personnes sans domicile dans le quartier de Mériadeck et évaluer leurs besoins. Lors de cette soirée d’hiver, son groupe de quatre bénévoles est donc parti à leur rencontre, avec une grille de questions : Depuis quand êtes-vous sans logement ? Où passez-vous la nuit ? Appelez-vous le 115 ?, etc... L’opération s’est avérée plutôt mitigée (seulement trois personnes « rencontrées » au cours de la soirée) mais enrichissante. « Nous avons beaucoup échangé avec les autres bénévoles et les personnes à la rue sur les questions d’aide sociale. Les avis politiques étaient parfois bien tranchés et nos discussions intéressantes. »

Donner du sens à son existence est un argument régulièrement mis en avant dans les témoignages des jeunes bénévoles. Donner du sens c’est à la fois comprendre ce qu’impliquent ses actions et aussi savoir que l’on apporte quelque chose à la marche de la société. Ne pas juste subir ou être un simple exécutant. Etre solidaire, se sentir utile, mais aussi rencontrer des gens, sortir de son cadre de vie et de son réseau amical, c’est aussi l’intérêt que trouve Julie dans son action auprès de Paris en compagnie, association qui intervient auprès des seniors de la capitale. Engagée depuis septembre 2020, la jeune femme de 26 ans a découvert l’organisation suite à un post Instagram. « Etant très proche de mes grands-parents, cette démarche d’accompagnement des anciens m’intéressait. Il y à un côté gratifiant à s’investir pour d’autres et en plus, on passe des bons moments. » En parallèle, l’étudiante en commerce est engagée auprès des Restos du cœur, où elle travaille au siège, à la communication, la modération des réseaux sociaux et à la formation des bénévoles. Comme beaucoup de personnes de sa génération, Julie ne compte pas ses heures hebdomadaires.

Un engagement plus ponctuel mais plus holistique

Léna, Pauline, Julie et les autres sont assez représentatifs de ces nouvelles formes de mobilisation. Pour comprendre les évolutions de l’engagement sur ces dernières décennies, la métaphore utilisée par Jacques Ion dans L’engagement des jeunes, Entretien avec Jacques Ion (La revue Lacanienne) s’avère très parlante. Le sociologue évoque le passage d’un engagement sur le modèle du timbre, une implication forte et sur la durée telle que pratiquée traditionnellement depuis l’après-guerre, à un engagement de type Post-it, à savoir plus ponctuel, volatile, et surtout affranchi des organisations traditionnelles.

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À 25 ans, Pauline, étudiante en psychologie à Bordeaux, a choisit de s’impliquer auprès des précaires. A son actif, des actions de bénévolat à Emmaüs et la participation à une maraude pour la Nuit de la Solidarité à Bordeaux. ©© Mathieu Oui

 

Plusieurs formes d’engagement cohabitent : pétitions en ligne, manifestations, volontariat dans une association locale, etc… L’heure n’est plus à compartimenter entre questions intimes et problématiques transnationales, entre local et global. L’engagement privé et sociétal ou politique se nourrissent mutuellement, entrent en résonnance, dialoguent en permanence. « Le pluri-engagement est très fréquent parmi les jeunes générations, relève Patricia Loncle, sociologue à l’École de Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP). Leurs engagements du quotidien, autour du consommer local et durable, se conjuguent avec des mouvements transnationaux, comme Les Vendredis pour le climat, MeToo ou Black Lives Matter. » Et la plupart « bricolent » leur propre façon de se mobiliser. Un « do it yourself » de l’engagement en quelque sorte selon Patricia Loncle.

« Leur façon de penser en système est assez bluffante, s’enthousiasme de son côté Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif et docteure en sociologie sur l’engagement étudiant. Ils ont bien conscience que la crise climatique ne se réglera pas sans traiter la question sociale, les inégalités de richesses entre les pays. 

» Ce que dit Léna, activiste de Youth for climate, dans le livre « Basculons dans un monde vi(v)able, » (Actes Sud) : « Il faut une écologie radicale, pour toucher les racines du problème ! » La jeune femme qui a décidé de se former à la paysannerie revendique « une écologie systémique, sociale, pour une sortie de notre économie productiviste et capitaliste et des logiques coloniales et oppressives qui l’accompagnent ».

De la nécessité d’agir ici et maintenant

L’urgence à agir constitue un autre mot d’ordre. Cet argument récurrent, notamment sur la question climatique gagne désormais les autres sphères de mobilisation, selon Claire Thoury. « Face aux grandes crises, climatiques, sociales, démocratiques, les plus jeunes sont en attente d’une transformation sociale plus forte, sans nuances ni négociations possibles. Ils aspirent à un changement radical. » D’abord engagée sur son campus parisien dans une association écologiste, Léna aura l’occasion de constater combien « les choses avancent lentement car l’administration est peu favorable au changement. Même nos demandes les moins ambitieuses, comme celles de proposer des fruits de saison et non pas des fruits exotiques surgelés au self mettent des mois à être traitées et sont remises en question

La mobilisation de cette génération s’ancre aussi dans l’attente d’un autre fonctionnement collectif, plus horizontal. Aux structures traditionnelles, ces nouveaux « militants » ou « bénévoles » d’un autre temps privilégient une forme d’organisation où chacun, à hauteur de son implication, peut avoir de l’influence et du pouvoir. Le mouvement Nuit debout hier ou plus récemment La Convention citoyenne sur le climat ont été emblématiques de cette nouvelle approche participative, voire égalitaire, désormais adoptée bien au-delà d’actions ouvertement politisées. Attirant différentes générations et des profils multiples, le type d’organisation recherchée par les jeunes doit faciliter la prise d’initiative et l’implication. Chacun peut agir à égalité, indépendamment de son âge ou de son statut social. Pour être encore plus autonome et s’impliquer rapidement, bon nombre de jeunes volontaires créent leur propre collectif, intervenant au niveau local et parfois organisé en réseau. «Il y a ce refus d’être défini par la structure dans laquelle on s’engage, reprend Claire Thoury, la présidente du mouvement associatif. Etre le petit soldat au service d’une cause n’est plus envisageable. » Une indépendance et une radicalité que l’on retrouve par exemple dans une association comme Utopia 56 ou dans le mouvement Extinction Rébellion. C’est aussi pour eux l’occasion de faire le pont entre des convictions sur la société, politiques au sens premier du terme, et une action concrète, sur le terrain social et solidaire, au niveau d’une ville ou d’un quartier.

Des attentes en décalage avec la réalité du terrain

Pour être fortement médiatisées, ces associations ne sont néanmoins pas forcément représentatives du tissu associatif national. Elles se démarquent aussi des établissements du secteur sanitaire et social, autre secteur très en demande de bénévoles. Entre les attentes des jeunes et celle de bon nombre de structures d’accueil qui misent plutôt sur un engagement durable, force est de constater un réel décalage. « Cette recherche d’un engagement très ponctuel ne répond pas forcément à la demande et aux besoins des projets associatifs actuels, observe Josepha Poret, directrice de Ronalpia, l’incubateur d’entreprises sociales d’Auvergne-Rhône-Alpes. Depuis deux ans, sur les projets que nous accompagnons en région, nous avons beaucoup de mal à mobiliser les jeunes pour des missions de six mois à un an. » Une désaffection que l’on observe de façon plus générale vers des secteurs où l’efficacité concrète d’une action se mesure difficilement.

Pour ne citer que l’exemple des EHPAD, beaucoup se trouvent face à de graves difficultés pour renouveler et rajeunir leurs bénévoles. Des domaines moins médiatisés comme la réinsertion des détenus connaissent eux aussi pareille crise des vocations. D’autant que se retrouver face à certains publics ne s’improvise pas. «On ne peut pas mettre n’importe qui face à des personnes âgées dont l’état cognitif est dégradé, rappelle Jean-Laurent Meurice, psychologue à l’EHPAD de la fondation Cognacq-Jay à Rueil-Malmaison. Quand la conversation avec un résident tourne en rond, cela peut fortement déstabiliser les bénévoles qui ne savent pas forcément comment se comporter. » Dans ce contexte, accueillir de nouvelles recrues suppose un minimum de préparation et d’accompagnement pour faciliter la confiance et la prise de contact. « Faire le tour de l’établissement avec chaque volontaire pour lui présenter les résidents, l’amener à connaître les sensibilités et les susceptibilités de chacun, peut prendre plusieurs heures », poursuit le praticien qui n’est salarié qu’à mi-temps et qui s’avoue débordé. Dans cet établissement, le nombre de bénévoles intervenants a d‘ailleurs chuté depuis le confinement, passant en quelques mois de 17 à 4 personnes, dont aucune de moins de trente ans. Faire coïncider les désirs d’engagement des plus jeunes avec les besoins des structures s’avère décidément loin d’être évident.

À lire aussi : Génération affranchie, 2 e partie : d’autres modalités d’engagement et l'entretien avec Claire Thoury : « Les jeunes ne s’identifient plus à une structure ».

À lire à partir du 8 septembre : Génération affranchie, 3e partie: des défis pour les organisations.

En savoir plus

Données en plus

En 2021, 48 % des 18/30 ans donnent une partie de leur temps bénévolement pour une association ou une autre organisation (parti politique, syndicat, etc.). Dont : 15 % le font à un moment précis de l’année ou à l’occasion d’un événement, 14 % le font quelques heures chaque mois au long de l’année, 19 % le font quelques heures hebdomadaires au long de l’année. Source : baromètre DEJPVA sur la jeunesse 2021, janvier 2022.

47 % des jeunes ont signé une pétition ou défendu une cause sur internet, un blog, ou un réseau social au cours des douze derniers mois. 19 % ont participé à une manifestation, une grève ou occupé des lieux. Source : INJEP, chiffres clés de la jeunesse, janvier 2022.