Dossier / L’aide aux acteurs sociaux

Génération affranchie (2) : des modalités d’engagement plus agiles

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L’association Delivr’aide, ici avec son président Yovann Pigenet, organise des livraisons de colis alimentaires aux étudiants les plus démunis. ©© Hervé Falise

Après un premier chapitre analysant l’émergence d’une nouvelle génération de volontaires, à la fois pluri-engagée et détachée des organisations traditionnelles, le deuxième volet de cette enquête s’intéresse à la mise en pratique de leurs engagements. Là encore, de nouvelles formes de recrutement et d’actions émergent dans le secteur associatif, souvent plus en phase avec cette génération née avec le numérique, toujours connectée et très réactive.

 

Comment attirer la nouvelle génération de militants ? Pour renouveler leurs effectifs et surtout répondre à ce besoin d’actions concrètes et de flexibilité des 20/30 ans, les associations du domaine de la solidarité ont dû développer de nouveaux dispositifs. Les outils numériques, leur grande réactivité et leur capacité à répondre « facilement » à une problématique, sont parfaitement adaptés à cette tranche d’âge très connectée. Bon nombre de structures associatives utilisent désormais les réseaux sociaux comme moyen de recrutement, et ce, avec un réel succès. Dans le cas de Paris en compagnie, 38% des citoyens ont découvert ce dispositif solidaire sur les réseaux sociaux, à travers le financement de campagnes ciblant les jeunes actifs. La présence sur Instagram est ainsi un moyen de toucher des personnes ne s’étant jamais engagées auparavant, tout comme l’inscription en ligne qui permet de rejoindre en quelques clics l’association.

Dès le printemps 2020, la pandémie de Covid-19 a encore renforcé les usages numériques. « Durant le confinement, nous avons beaucoup utilisé la plateforme de communication gratuite Discord afin de maintenir le contact avec les membres les moins militants et préserver à la fois la convivialité et la cohésion du groupe », se souvient Rayan Saïbi, membre de l’association Assas LGBT+, qui a multiplié les initiatives sur les réseaux, sous forme de webinaires comme de réunions Zoom. « L’activité n’a pas complètement repris en présentiel », estime d’ailleurs l’étudiant en droit. Les actions du CAELIF, le collectif des associations étudiantes en Île-de-France dont il est le président, se font elles aussi encore majoritairement à distance. « C’est un peu difficile de relancer les actions. Une partie des jeunes ont été précarisés, beaucoup ont été confrontés à des problèmes de santé mentale. Ils n’ont plus la même motivation ou énergie. »

Des pratiques plus horizontales

La simplicité d’usage et de mise en relation directe de ces nouveaux outils fait écho au fort désir d’horizontalité dans la gestion et le fonctionnement de leurs actions. L‘autonomie et la présence d’un cadre d’action plutôt informel sont aussi recherchés par les jeunes lorsqu’ils désirent s’engager dans une structure. Ces pratiques plus horizontales font d’ailleurs écho aux modes d’organisation apparus dernièrement de façon plus globale. L’organisation collective en fablab, sur le mode des makers très mobilisés au début de la crise sanitaire, ainsi que le partage des données par le biais de l’open source qui se développent ça et là, sont souvent plébiscités chez les plus jeunes. 

« Nous mettons très vite nos bénévoles en situation de responsabilité, en leur partageant les outils et en les faisant participer tant que possible à la prise de décision », explique Yovann Pigenet, qui préside Delivr’aide, plateforme d’aide alimentaire pour les étudiants précaires. Selon Safia Djelloudi, responsable de la communication, « l’ambiance conviviale et l’entraide entre étudiants » constitue un autre ressort important du succès de Delivr’aide auprès des jeunes.

L’intermédiation en plein essor

Ces dernières années, plusieurs structures se sont aussi créées pour mettre en relation des associations ayant besoin de renfort et des candidats au bénévolat. Sur son site internet, Benenova met à disposition un calendrier de missions à accomplir, avec une recherche multi-critères (lieu, type de mission, durée, etc…). « Nous proposons des actions de courte durée, d’une à quatre heures, ponctuelles, collectives, sans compétences particulières », résume Alice Madec, directrice régionale de Benenova Paris.

De la distribution de colis alimentaires avec les Restos du cœur à la garderie d’enfants avec l’Armée du salut, de l’accompagnement numérique avec l‘association Les Astroliens à un soutien à l’apprentissage du français à la Halte, l’offre est diversifiée. Elle constitue une bonne façon de tester une action, sans trop de contraintes. Chacun s’adapte en fonction de sa situation. Signe que ce modèle répond aux attentes des 18/30 ans, ces derniers représentaient 58% des bénévoles ayant agi à travers la plateforme Benevova en 2020. Pour sa responsable, ce succès repose à la fois sur la facilité pratique (l’accès à un calendrier de missions en ligne) et un accompagnement sur mesure des bénévoles. « On travaille beaucoup avec les associations sur l’accueil personnalisé des nouveaux membres pour chaque mission. Par exemple, ils reçoivent un SMS avec toutes les informations nécessaires pour le jour J et le contact d’un responsable de l’association. » Ce soin accordé à l’accompagnement des premiers jours s’avère déterminant dans la suite d’un engagement. Une première expérience ratée peut éloigner durablement de nouvelles recrues.

Pour un engagement modulable

À travers une application mobile gratuite, Paris en compagnie propose aussi à des citoyens de la capitale d’accompagner des seniors dans leurs sorties. « Il n’y a aucune contrainte ou minimum d’accompagnements à effectuer, les bénévoles le font à leur guise, en fonction de leurs possibilités », pointe Nesma Hatem, coordinatrice des opérations. La flexibilité des horaires et le libre choix des missions figurent là encore parmi les atouts les plus souvent cités par les citoyens engagés, notamment jeunes, dans leur motivation à rejoindre l’association. Ces deux raisons arrivent même en tête, avec plus de dix points d’écart devant le cœur de la mission, la lutte contre l’isolement des aînés (cités à 62% contre respectivement 74 et 73%).

 « N’étant pas toujours présente à Paris et n’ayant souvent que mes week-ends de disponibles, cette flexibilité représentait un gros avantage », détaille Julie, étudiante en école de commerce. Non seulement les étudiants et jeunes actifs manquent de temps, mais les rendez-vous médicaux ou administratifs des seniors ont généralement lieu durant la semaine. Cela nécessite de pouvoir se libérer une demi-journée. Cet engagement plus « à la carte » peut faciliter le recrutement de nouveaux publics mais aussi leur permettre de s’orienter vers un bénévolat plus pérenne.

« C’est une bonne façon de s’engager en douceur sans avoir trop de pression au départ, puis d’investir progressivement plus de temps et de responsabilités », estime Alice Madec, directrice régionale de Benenova Paris.

Cette souplesse d’un bénévolat plus ponctuel constitue tout autant « un des ressorts du succès d’Utopia 56 », relève son fondateur Yann Manzi. Nombre de jeunes s’engagent auprès de migrants de leur âge, un facteur générationnel qui leur donne une proximité et une raison supplémentaire d’agir.

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Installé dans un ancien couvent, le centre de ressources de Masseube, village du sud-Gers, propose différents ateliers (jeux, inclusion numérique) à destination des personnes du village. ©© Mathieu Oui

 

L’action d’InSite participe aussi de cette intermédiation entre, cette fois, des jeunes voulant s’investir dans des projets citoyens et des communes rurales. Durant six mois, sous la forme d’un service civique rebaptisé Erasmus rural, des jeunes intègrent les équipes des petites communes, pour les aider à monter leurs projets et redynamiser la vie locale. « Nous proposons une alternative aux modes de vies urbains avec des missions concrètes au service de projets locaux », explique Olivier Denat, en charge de la communication d’InSite. Jardins partagés, ateliers numériques, création et animation de tiers-lieux… Durant sa mission, le volontaire s’engage à vivre dans le village, hébergé par la commune. « Cela suppose d’avoir des candidats un peu matures, car c’est une expérience immersive de plusieurs mois dans un village de moins de 1500 habitants, poursuit Olivier Denat. D’ailleurs, la plupart de nos volontaires ont déjà eu une expérience de vie dans le monde rural. » L’association tente de mettre en place des binômes de volontaires pour faciliter leur intégration, mais peine à trouver son quota de candidats.

Le service civique pour faire une pause

Différent du modèle émergent des missions ponctuelles, le choix du service civique suppose un engagement sur une durée certaine. Ouverte sans condition de diplôme aux 16-25 ans, la formule mobilise pendant six à douze mois, l’occasion pour beaucoup de faire une pause et d’ouvrir le champ des possibles quand son orientation professionnelle reste indécise.

Après deux années de prépa commerce, Pauline souhaitait prendre un temps de réflexion pour préparer la suite. « J’avais envie d’un engagement porteur de sens, mais sans qu’il soit trop lourd en termes de responsabilités. » L’étudiante s’est engagée auprès du réseau Unis-Cité pour une mission sur le cinéma et la citoyenneté auprès de classes de collèges et lycées du pays basque : sensibiliser les élèves aux enjeux de l’image, à partir de projection de films. Elle a aussi participé à des séances d’information sur le gaspillage alimentaire. Néanmoins, l’expérience l’a un peu laissée sur sa faim. «Chaque séance nécessitait beaucoup de préparation, de temps passé, pour un résultat limité. Et puis, nous étions un peu lâchés dans la nature. Malgré tout, je pense avoir appris des choses, par exemple sur l’organisation de projets. »

Après un DUT et une licence en informatique à Blagnac, Clément, jeune Gersois de 21 ans, savait qu’il ne poursuivrait pas dans cette voie professionnelle. Sa principale mission, établie par la mairie de Masseube, consistait à relancer l’activité du foyer-restaurant de cette petite commune du sud du Gers qui souhaitait proposer des repas à ses anciens. Mais en raison de la pandémie, les personnes âgées du village ont préféré se faire livrer les plats chez elles. Le défi était donc de les faire revenir au foyer, installé dans l’ancien couvent de Masseube devenu un tiers-lieu. En partenariat avec le cinéma du village qui occupe l’ancienne chapelle, des séances gratuites ont ainsi été proposées aux retraités venant déjeuner au foyer. Résultat : seules deux personnes sont venues aux deux séances gratuites organisées par Clément. Le jeune homme s’est aussi investi dans les autres structures du tiers-lieu, notamment dans des ateliers bihebdomadaires d’inclusion numérique (maîtrise du traitement de textes, envoi de mails, rangement du bureau numérique, etc.) avec le Centre de ressources labellisé France Service. Et tous les mardis, il a donné un coup de main à la Croix-Rouge, le local se trouvant à l’entrée du couvent, pour décharger les camions, entreposer les denrées alimentaires et faire la distribution des colis.

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Lors de son service civique à Masseube (Gers), Clément, 21 ans, s’est impliqué dans l’animation du tiers-lieu du village pour dynamiser le foyer restaurant et organiser des séances de cinéma. ©© Mathieu Oui

Enrichir son expérience professionnelle par une quête de « sens »

Même si sa mission n’a pas été pleinement remplie, les six mois de Clément à Masseube restent positifs. « J’ai vraiment progressé dans le côté relationnel. J’ai appris à être à l’écoute, à m’adapter à la personne, à être patient de façon naturelle. » Le jeune Gersois est aussi prêt à continuer à donner un coup de main, notamment à la Croix-Rouge. Selon l’enquête d’évaluation du service civique (Évaluation du service civique. INJEP, Quentin Francou, mai 2021), si 44 % des volontaires estiment que leur mission a eu une influence positive sur leur envie de faire du bénévolat, seuls 14 % d’entre eux ont augmenté le temps consacré au bénévolat après leur mission, alors que 17 % l'ont diminué ! Autre effet positif selon cette enquête d’impact social : le fait d’avoir rencontré des personnes d’un milieu moins favorisé que le sien démontre que la solidarité envers les personnes fragilisées peut compter sur de nouvelles forces.

Une période de bénévolat représente aussi pour les étudiants une occasion de mettre en adéquation un projet professionnel et des convictions personnelles en faveur d’une société plus juste. À travers les missions de conseil proposées par Alter Actions, des futurs managers, ingénieurs ou commerciaux peuvent se frotter concrètement au monde de l’économie sociale et solidaire et enrichir leur expérience. Autrement dit, une façon pragmatique d’allier professionnalisation et quête de sens.  Grâce à la mission réalisée pour l’Institut IDEAS, Maxime, diplômé en Master développement durable, s’est retrouvé par exemple en situation de « négociation réelle avec un commanditaire » et a acquis ainsi « une certaine maturité ». « Sans cette expérience, je n’aurais probablement pas été pris en stage chez un cabinet-conseil en RSE », estime le jeune homme.

Manifeste étudiant pour un réveil écologique

Ces engagements associatifs ou ces missions de service civique sont donc l’occasion de tester un projet professionnel, qui pourra éventuellement déboucher sur un emploi dans le domaine de la solidarité ou de l’économie sociale et solidaire. Il s’agit surtout, pour cette génération, de faire coïncider engagement solidaire et professionnel. De plus en plus de jeunes, étudiants ou actifs, ne veulent pas avoir à choisir entre les deux, mais désirent trouver dans leur travail un engagement d’utilité sociale. La presse s’est dernièrement fait l’écho de prises de paroles de ces jeunes diplômés qui n’hésitent à participer au débat public, comme en mai 2022, lors de la remise des diplômes d’AgroParisTech, où ils mirent en cause l’enseignement reçu durant les études et des emplois non respectueux de l’environnement.

Lancé en 2018, le manifeste étudiant pour un réveil écologique, qui a recueilli plus de 30 000 signatures, pointe les contradictions entre leur engagement personnel et leur mission professionnelle. « À quoi cela rime-t-il de se déplacer à vélo, quand on travaille pour une entreprise dont l’activité contribue à l’accélération du changement climatique ou de l’épuisement des ressources ? », écrivent ainsi les auteurs. « Plus nous nous approchons de notre premier emploi, plus nous nous apercevons que le système dont nous faisons partie nous oriente vers des postes souvent incompatibles avec le fruit de nos réflexions et nous enferme dans des contradictions quotidiennes. » Les signataires en appellent à un « élan collectif » pour placer la transition écologique au cœur d’un projet de société.

Conscientes de cette importance croissante de l’engagement dans leur choix de vie, les écoles investissent à leur tour ce secteur du bénévolat. Elles sollicitent les structures d’intermédiation afin que leurs étudiants s’engagent pour des causes solidaires. Certaines valorisent même cet engagement sous forme de crédits, sans que l’on sache trop si la motivation des institutions relève d’une forme d’opportunisme, l’encouragement à muscler son CV avec une expérience de terrain, ou d’une réelle sensibilisation à la solidarité. Probablement un peu des deux : la frontière entre quête de sens et pragmatisme s’avère parfois mince. « Pouvoir agir avec plein d’associations différentes est très enrichissant, témoigne cette étudiante à Sciences-Po qui a réalisé son parcours civique de cinq semaines (soit 140 heures de bénévolat) chez Benenova. «Sur des missions en théorie similaires comme les distributions alimentaires, l’organisation et le mode de fonctionnement changent complètement selon les assos. Et puis devoir travailler avec des équipes différentes sur chaque mission m’a dotée d’une grande capacité d’adaptation. » Selon cette étudiante, l’autre intérêt du bénévolat est « de rencontrer des gens que je n’aurais pas rencontrés dans mon quotidien. Des rencontres inattendues qui favorisent la création de lien et l’adaptation aux autres. »

Entre volonté d’autonomie, désir d’engagement citoyen et nécessité de trouver leur voie professionnelle, les préoccupations des jeunes volontaires ne sont pas totalement univoques. Des évolutions que les organisations ne peuvent plus ignorer, au risque d’être, à moyen terme, face à une érosion du renouvellement des générations.

- Retrouvez la première partie de l’enquête : Génération affranchie, 1ère partie : les nouveaux engagements solidaires des jeunes.

- À lire prochainement (jeudi 8 septembre) : Génération affranchie 3e partie : des défis pour les organisations

- Et à lire absolument sur ce sujet de l'engagement solidaire des jeunes : Claire Thoury : « Les jeunes ne s’identifient plus à une structure »

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Données en plus

L’engagement en quelques chiffres

En 2021, 48 % des 18/30 ans donnent une partie de leur temps bénévolement pour une association ou une autre organisation (parti politique, syndicat, etc.). Dont : 15 % le font à un moment précis de l’année ou à l’occasion d’un événement, 14 % le font quelques heures chaque mois au long de l’année, 19 % le font quelques heures hebdomadaires au long de l’année.

Le service civique en chiffres

132 000 volontaires en 2020. Thématique des missions : éducation (36%), solidarité ( 26%), sport (15%), culture & loisir (10%), environnement (6%). Profil du volontaire : 21 ans d’âge moyen, 61% de femmes. Situation : 39% demandeurs d’emploi, 31% étudiants, 26% inactifs.